traduction en Anglais translation,
by Norman Cliff

 

Pékin, Noël 1945,

 

Chers Yvonne, Francis et Elisabeth, Auguste et sa femme et Albert et Hélène,

 

         Je Saisis cette bonne occasion pour vous envoyer de mes nouvelles et quelques photographies prises à Weihsien après notre libération par les américains. Un ami chinois m’a également fait photographier par un photographe de Pékin, mais je ne sais pas si j’aurai cette photo avant que cette lettre parte. Vous verrez par les photographies que le camp de concentration de Weihsien ne nous a pas trop fait maigrir.

 

         Je voudrais vous raconter un peu en détail notre vie au camp, évidemment il faudrait pouvoir vous raconter tout cela de vive voix.

Au point de vue religieux sur 1500 internés de 13 nationalités (Majorité Anglais et Américains) il y avait trois cent catholiques, nous étions restés onze prêtres au camp : deux franciscains américains, 6 auxiliaires, 1 bénédictin belge, 1 cardinal et un jésuite belge. Il y avait également 6 sœurs américaines. Vingt-cinq personnes reçurent le baptême au camp, toutes converties au protestantisme. J’espère vous raconter un jour en détail la conversion de Miss Brayne, une anglaise missionnaire de la « China Inland Mission » que j’eus le bonheur d’instruire et de recevoir dans la Sainte Eglise Romaine. Les services religieux étaient très bien dans une église qui servait d’école, de salle de conférences, de théâtre, etc. Nous prêchions en anglais, à tour de rôle le dimanche à la grand messe ou à la messe de communion des enfants. C’était un bon exercice d’élocution anglaise en plus du travail apostolique. Tous les matins nous disions la messe trois prêtres dans les deux chambres que les sœurs occupaient, le reste dans une minuscule chambre qui nous servait de chapelle et où nous conservions le Saint Sacrement. Nous avions très peu de vin de messe et nous arrivions à dire 100 messes avec une seule bouteille de vin. Nous devions employer une demi cuillère à café de vin et une goutte d’eau prise avec un compte goutte. Nous avions une école américaine dirigée par les sœurs et qui en fait était une école catholique.

 

Au point de vue éducation. Plusieurs d’entre nous donnaient des cours. Moi-même, j’avais 12 heures de cours par semaine : cours de chinois, de français, de religion ! Education tant des enfants que des adultes car nous avions tout un beau programme d’éducation pour adultes.

 

Au point de vue organisation. Le camp était évidemment dirigé par les autorités consulaires japonais aidées militairement par une police consulaire et l’armée japonaise, mais nous avions organisé nous-mêmes le camp par un comité élu par nous tous. Ce comité de 9 membres comprenait un département de discipline, éducation, travail, ingénieur, loisirs, vivres, affaires générales, médecine, habitation. Tous les six mois nous procédions à l’élection d’un nouveau comité et toutes les questions entre les japonais et nous étaient réglées par ce comité des 9. Grâce à ce comité la plupart des questions épineuses ont pu être réglées et ce camp resta tout le temps un modèle de camp de concentration. A ce point de vue là nous fûmes mieux traités que dans les autres camps, mais d’autre part les internés de Weihsien collaboraient bien avec leur comité et les japonais n’osaient pas trop faire pression sur nous, de peur de troubles possibles.

 

Au point de vue nourriture. Au début au camp la nourriture était suffisante, évidemment pour les laïcs c’était très dur, car ils étaient habitués à une vie facile en Extrême-Orient avec domestiques nombreux et toutes les facilités modernes. A Weihsien, très modestes logements et très modeste nourriture. Pour nous habitués à l'intérieur, nous étions au point de vue nourriture mieux qu'en mission où nous mangions depuis le début du camp de la viande enragée (si viande il y avait parfois !) La nourriture diminua évidemment selon la durée de la guerre et au printemps de cette année nous avions deux tranches de pain pour le déjeuner avec de l’eau chaude. Deux tranches de pain à midi avec un bol de soupe (vegetable stew) et deux tranches de pain le soir avec une soupe un peu plus légère. Heureusement nous avons reçu un certain nombre de colis du comité philanthropique sino-belge-de-Tintois de la Croix Rouge américaine, chacun un grand colis au début de cette année ‘45 et de suite après la reddition du Japon nous avons été gratifiés de magnifiques secours par avion B.29 qui nous envoyaient du stuff par parachute tous les 5 jours (cfr. photo)

 

Au point de vue logement. Nous étions cinq dans une petite chambre Michel Keymolen, Manu Hanquet, Albert Palmers, Herman Unden et moi. Nous passions un certain temps de la journée sur les lits qui servaient de bancs mais nous avions un certain mobilier que nous avions été resquiller dans les maisons habitées par les japonais, tout au début du camp.

 

Mes relations avec l'extérieur. Dès le début du camp, j'aurais su m'échapper du camp car à Chungking Mgs Yu Pui me demandait d'aller reprendre la maison des oeuvres du P. Lebbe .  'De An Kwo impossible de partir car j'étais trop muraillé par la gendarmerie japonaise (entre nous je suis volontaire des services secrets chinois depuis 7 ans) D'un camp de concentration on peut toujours s'échapper. Malheureusement pour moi des délégués, apostoliques faisaient des efforts pour faire transférer à Pékin tous les évêques et les prêtres internés à Weihsien (6 évêques 400 prêtres, 200 religieuses) si je m'étais échappé au début du camp et alors c'était chose facile le délégué aurait été furieux que je fasse échouer tous ses projets. J'attendis la fin du mois d'août I943 lorsque les évêques et les prêtres après 6 mois à, Weihsien rentrèrent à Pékin pour être internés dans leurs maisons religieuses respectives non aux frais des japonais mais aux frais de l'Église. Prêtres des évêques chinois nous ne pouvions aller leur "rendre le service" de payer nos frais de camp de concentration et nous écrivions une lettre au délégué disant que si le Pape ne payait pas pour nous, nous ne pouvions faire payer les évêques chinois tous pauvres. Ici A Weihsien dès le début je fus en relations avec beaucoup de chinois, je fus mis en charge de tous le W.C. du camp! "Supervisor of the sanitary patrols of Weihsien camp" (mon titre glorieux officiel.... un poste que personne ne voulait !) Par ce moyen pendant deux ans je gardais tout le temps contact avec l'extérieur. Je recevais lettres, journaux, livres chinois, etc.... par les moyens les plus originaux qu'il faudrait beaucoup de temps pour raconter en détails. Toute la durée du camp j'envoyais des lettres à ma mission: lettres chinoises avec enveloppes chinoises que j'envoyais par des chinois à la poste de Weihsien et comme la ville de Weihsien a 300.000 habitants, les japonais ne pouvaient censurer toutes les lettres et mes lettres partaient ainsi que beaucoup de lettres de mes amis par ce moyen. Je dus employer différentes méthodes d'envoi : dans les pantalons ouatés des chinois, dans des boites que nous soudions puis placées dans les seaux des vidangeurs, attachés à des briques que nous jetions au dessus du mur à un endroit où l'un de nos chinois attendait, etc... Dans toutes ces relations avec les chinois après 6 mois de travaux je parvins à trouver les officiels des services secrets de Chungking et ils me mirent en contact avec les troupes mobiles de Chungking qui opéraient aux environs de Weihsien. D'abord les officiels auraient voulu transférer tout le camp par avion à Chungking, mais vu le grand nombre de femmes, de vieillards, d'enfants et de malades le projet dut être abandonné et je proposai l'envoi d'une délégation dont je ferai partie pour aller à Chungking. J'arrangeai avec Laurence Tipton, un anglais de mes amis, le plan d'évasion. Il fallait plusieurs conditions et cela prit plusieurs mois pour tout préparer. Je préparai mes bagages et Manu Hanquet aussi. Manu m'accompagnait. Un jour que mon havresac était prêt sur mon lit l'Abbé Nicolas Wenders demanda aux autres ce que cela signifiait. Les autres lui dirent que je comptais mettre les voiles, sous peu. Effrayé il alla en parler au curé du camp le P. Rutterford, un franciscain américain qui avait reçu des pouvoirs du délégué apostolique et était également vicaire général de Chefso dans la mission de Depso où se trouvait le camp de Weihsien. Effrayé également le P. Rutterford me défendit sous peine de suspense de quitter le camp. Ce fut un de mes plus grands sacrifices et encore maintenant je regrette amèrement d'avoir perdu une si bonne occasion. Il est dur parfois d'obéir dans l'Eglise. A ma place cette fois là partit un jeune américain Arthur Hummel. Il n'avait pas fait grand chose pour préparer le voyage, mais il fut heureux de l'occasion. Je les aidai avec quelques amis à passer au dessus du muret des; fils électrifiés qui entouraient le camp. L'évasion réussit à merveille et les chinois les conduisirent au quartier général des troupes de guérillas de Chungking au Shantung. De là après un certain temps, j'entrai de nouveau en communication avec eux et jusqu' à la fin du camp nous restâmes   t en communication par message sur soie en code secret que les chinois m'apportaient  dans la bouche, car les japonais les surveillaient de près. Tipton et Hummel rendirent service au camp: nos médicaments furent parachutés chez eux puis; apportés secrètement à la mission catholique de Weihsien où le consul suisse logeait lorsqu'il venait visiter un camp. Lui même apportait les médicaments officiellement au nom de la Croix Rouge. Ils rendirent ainsi beaucoup d'autres services et au moment de la reddition des japonais Tipton et Hummel rentrèrent dans le camp avec les troupes chinoises de Chungking. Nous fîmes ensemble un grand banquet à Weihsien avec tous les chinois qui nous aidèrent dans nos communications et je leur remis de l'argent au nom du gouvernement central et une grande photo fut prise en souvenir. (voir photos)

         Après l'arrivée des américains, je fus placé chef des interprètes puis chef de l'intelligence Service du camp et j'avais en mains toutes les relations avec les autorités américaines, chinoises et japonaises. Pendant deux mois avant de quitter Weihsien pour Pékin j'occupais ce poste intéressent. Je reçus des cadeaux des américaine et des chinois en reconnaissance des services rendus. Je rapporte deux beaux parachutes pour An Kwo et différents cadeaux des chinois.

         Depuis mon retour à Pékin, le 16 octobre, je travaille pour essayer d'obtenir les réparations pour notre mission complètement démolie et encore maintenant occupée par les communistes. Mgs Wang m'a écrit de ne pas rentrer à An Kwo car je ne pourrais rien faire là bas, la résidence de Mgs a été pillée deux fois par les japonais et est également occupée par les rouges.

         Ici à Pékin j'ai également travaillé pour le journal " I Che Pao" social Welfare que Mgs Yu Pin va établir dans 9 villes importantes de la Chine. "I Che Pao" paraissant déjà à Chungking, Si An, Pékin, et Tientsin. J'ai également aidé différentes associations catholiques. Je prêchai la retraite de 8 jours aux petits frères à Tsingho et je suis rentré hier de Pékin, 19 heures en chemin de fer pour faire 350 lis (175 Kms) où j’ai du aller pour affaires au vicariat. J’ai eu le plaisir de faire la connaissance de plusieurs grandes personnalités de Xhungking à Pékin : j’ai vu deux fois pour affaires le général représentant le généralissime dans le nord de la Chine, une fois le général Shang Chen, chef de l’état Major Général de l’Armée chinoise, une fois pendant une heure le secrétaire de Chang Kiai Che : Mr Shun Chung Huan, une autre fois pendant trois heures Mr Tai Ly, chef de tous les services secrets de la Chine et plusieurs fois déjà le chef de toute l’organisation du Nord : Mr Ma Han San. Enfin le 17 décembre j’eus le grand honneur de recevoir une invitation pour aller voir le généralissime. Il me reçut seul en compagnie de son secrétaire et nous eûmes une intéressante conversation pendant un quart d’heure. Il n’était venu à Pékin que pour cinq jours et c’était sa première visite depuis 10 ans, de plus c’était la première fois qu’il quittait la Chine libre pour venir dans une région qui avait été occupée par les japonais. C’est vous dire que c’était un grand honneur d’être reçu par lui. Le généralissime m’a fait une excellente impression et avec un tel homme la Chine ira loin pourvu qu’il puisse vivre encor quelques années. Plus tard si jamais nous nous revoyons je devrai vous raconter tant de choses intéressantes.

         Les témoignages d’affection montrés par nos chrétiens, amis, etc.… depuis ma sortie du camp sont vraiment touchants et j’ai reçu d’importantes sommes d’argent, des cadeaux de toutes sortes et des dîners et des soupers sans fin malgré le coût très élevé de la vie ! Les photos qu’un ami chinois a voulu m’offrir viennent d’arriver et j’espère que plus tard j’aurai le plaisir de recevoir vos photographies.

         Je comptais écrire une longue lettre à l’abbé Boland mais le temps me manque et passez à l’occasion ma lettre au vicaire.

         Je prie souvent pour vous. Priez pour moi et pour notre chère Chine afin qu’elle sorte plus forte de la crise actuelle.

Bons baisers de

Raymond.