Chapitre XVII –

Trahison dans un défilé montagneux

Traduction en français par Marilou Pander

 

Tandis que nous nous dirigions vers le nord, à Yao T'sun le Père Lebbe était en plein désastre.  Les communistes attaquèrent le village deux heures après notre départ; le Père Lebbe fut capturé et arrêté.  Leurs espions et leur réseau efficace de renseignements leur avait signalé qu'il avait été vu en compagnie d'un autre étranger, et ils le questionnèrent à mon sujet, mais comme le Père Lebbe ne savait de toute façon pas où j'étais, il ne dut même pas leur mentir.  Ils devinèrent, cependant, que je me dirigeais vers le nord et s'élancèrent à ma poursuite, mais nous les devancions de beaucoup et avions voyagé à une telle allure que nous leur échappâmes.  Ce n'est que bien plus tard, lorsque j'appris tous les détails sur l'arrestation et l'emprisonnement du père Lebbe, ainsi que sur la trahison des communistes lorsqu'ils anéantirent les trois armées nationalistes dans la passe, que j'appris qu'ils étaient à ma poursuite. 

 

L'énorme importance de ces trois armées si traîtreusement anéanties par les communistes était la suivante: ces troupes nationalistes étaient remontées du sud de la province du Shansi jusqu'à la province du Hopeh pour ouvrir la voie à travers les montagnes Tai Hang, de façon à ce que toutes les armées nationalistes qui suivraient puissent atteindre la province du Hopeh et préparer une attaque groupée contre les Japonais, coupant ainsi leur lignes de ravitaillement près de Changteh, sur la ligne de chemin de fer Pékin-Hankow.  C'est dans le Hopeh que le général Chang Yin-wu avait organisé ses miliciens et réussi, deux années durant, à tenir les Japonais à distance le long de cette voie de chemin de fer.  Pour contrôler les lignes de communication, le général Chang devait impérativement se rendre maître des défilés montagneux entre le Hopeh et le Honan.  Les plans prévoyaient que la 97e armée (20.000 hommes) du général Chu Hua-ping s'emparerait du nord du défilé, juste avant la descente vers les plaines du Hopeh.  Il dispersa ses troupes dans les villages et les fortins aux sommets des montagnes.

 

Les troupes provinciales du général Chung-lin (également environ 20.000 hommes) avaient pris position au milieu du défilé, juste à la frontière de la province du Hopeh, tandis que les troupes du général Sun Tien-ying, qui formaient la toute nouvelle cinquième armée, comprenant aussi 20.000 hommes, étaient massées au sud.

 

Les communistes savaient que s'ils pouvaient couper les lignes de communication entre le Général Chang et les trois armées nationalistes dans la passe, ils pourraient empêcher la marche en avant de n'importe quelle autre armée nationaliste, à ce moment-là ou dans le futur.  S'ils parvenaient à bloquer la passe, ils pourraient graduellement contrer les escarmouches entre les guérillas nationalistes et les Japonais le long de ces lignes de communication, et contrôler ainsi tout le nord de la Chine, soumettant toute la région à la direction et à l'expansion communistes.  Ils comprenaient parfaitement le sens du vieux proverbe chinois: «Celui qui contrôle la montagne contrôle la plaine».

 

Leur tactique était simple mais audacieuse.  Lorsqu'ils virent les armées nationalistes se regroupant dans la passe, ils dépêchèrent leurs officiers les plus malins et ceux qui faisaient preuve du plus de duplicité pour négocier avec les officiers nationalistes de la meilleure façon d'unir leurs efforts pour anéantir les Japonais.  A cette époque, il était officiellement sous-entendu que les nationalistes et les communistes avaient ce but commun; bien que l'ambition des rouges se soit déjà heurtée auparavant à l'autorité du gouvernement national, cette guerre interne avait été intermittente et dispersée, relevant plus de la mutinerie que de la trahison, et jusqu'à présent n'avait jamais laissé deviner la perfidie ultime des rouges, qui n'attendaient que ce moment précis et cette combinaison exacte de circonstances humaines, de temps et de lieu.

 

Ces officiers rouges des «armées amies» étaient des calculateurs très persuasifs.  Ils offraient énormément en matière d'hommes, de savoir et d'expérience, et demandaient seulement de pouvoir avoir le privilège de combattre aux côtés de leurs frères d'armes nationalistes contre l'ennemi de la Chine, le Japon.  C'est ce qu'ils répétaient inlassablement avec force démonstration de leur ardeur et de leur sincérité.

 

Leur offre d'aide fut acceptée et ils déplacèrent une partie de leurs troupes dans ce défilé montagneux, entre la 97e armée au nord et les troupes du général Chung-lin au centre.  Leur discipline et leur conduite exemplaires déjouèrent tous les soupçons qui auraient pu surgir.  Ensuite, à un moment précis et judicieusement choisi de leur plan bien structuré, le 7 mars (1940), ils se lancèrent à l'attaque des troupes nationalistes.  Ils se concentrèrent totalement sur la 97e armée, et quand elle fut virtuellement écrasée, le 8 mars ils attaquèrent en volte-face l'armée provinciale.

 

Le 7 mars, à Linhsien, nous apprîmes que les communistes avaient attaqué les nationalistes.  Le Père Lebbe et les siens, ainsi que moi-même et le Père Antoine, nous précipitâmes du village non protégé où nous nous trouvions vers le quartier-général du général Sun.  Celui-ci nous avait dit, le matin même, qu'il avait l'intention de renforcer ses troupes et donnerait ses ordres dans la nuit du 9 mars.

 

Mais les communistes avaient anticipé la tactique, car après leur attaque éclair dans la passe contre l'armée du nord et du centre, ils se dirigèrent rapidement vers le sud et attaquèrent par surprise l'armée du général Sun dans la matinée du 9 mars, seulement deux heures après mon départ de son quartier-général et mes derniers adieux au Père Lebbe.

 

La cinquième armée du général Sun fut presque totalement anéantie, rejoignant le sort de la 97e armée et des troupes du Hopeh.  Durant ces deux journées tragiques du printemps 1940, les communistes exécutèrent presque 60.000 de leurs concitoyens, tandis qu'à moins de cinquante miles (80 km.) l'armée japonaise se tournait les pouces au soleil.

 

Cette attaque, la première attaque en règle de Chinois contre leurs propres concitoyens au lieu de l'attaque prévue contre l'ennemi commun, fut un choc terrible pour le «généralissime» Chiang Kai-shek.  Malgré le fait qu'il y avait déjà eu des cas de trahison, il se rendait maintenant compte que son projet de coalition avec les rouges contre les Japonais était voué à l'échec.  Il se rendait également compte que la nouvelle 4e armée communiste était en train de se renforcer dans les provinces de la vallée du Yangtze.  Honteux d'avoir été vaincu, et pour ne pas révéler son infériorité, il ne diffusa pas la nouvelle de sa défaite dans les défilés montagneux.

 

Le cours de l'Histoire aurait pu être changé si Chiang Kai-shek avait fait publier les circonstances exactes de la trahison des communistes en 1940.  Mais il ne dit rien, et les communistes s'enhardirent.  Bien qu'ils avaient pris l'engagement de maintenir les troupes de la 4e armée à son niveau initial de 5.000, en six mois ce nombre s'éleva à 13.000.

 

Quant au Père Lebbe, il fut prisonnier des rouges pendant quarante jours, puis libéré fin avril.  Ce n'est que sur l'insistance du généralissime Chiang Kai-shek qu'ils le libérèrent, car ils prétendaient même ne pas le retenir prisonnier.  Chiang Kai-shek menaça le commandant en chef communiste, Chu Teh, en personne, disant qu'il enverrait une armée pour attaquer les troupes du général Liu Po-cheng (1) si Chu Teh ne libérait pas le Père Lebbe.  Chu Teh ordonna à Liu Po-cheng, le «Dragon à un œil» de libérer le Père Lebbe.

 

Seul à Linshien avec seulement quelques uns de ses frères, les deux cents membres de son unité médicale morts ou prisonniers, le Père Lebbe était très malade.  Il se rendit - à pied - de Linhsien à Loyang où il se fit soigner dans un hôpital.  Son cancer avait empiré suite aux mauvais traitements subis en captivité.  Le 13 juin, Chiang Kai-shek affréta un avion pour le ramener à Chungking, où il décéda onze jours plus tard, le 24 juin.

 

Ce n'est que bien plus tard que j'appris tout ce qui précède, bien sûr.  Je savais que nous étions en danger, le 12 mars, lorsque nous nous dépêchions pour traverser la passe vers Tse Hsien.  Je pouvais me rendre directement à Shunteh, où se trouvaient les pères polonais - et ma bicyclette - et ne devrais pas contourner les chaînons montagneux comme j'avais dû le faire lorsque je me rendais vers le sud à la recherche du Père Lebbe.  J'arrivai à Shunteh la veille du dimanche des Rameaux, après avoir dit au-revoir à mon âne et à mon ânier, aux deux religieuses et au Père Antoine.  Nous ne pouvions rester, et partîmes dès que les religieuses furent installées au couvent.  Une semaine plus tard nous étions de retour à An Kwo.  C'était le printemps, les fermiers étaient dans les champs, l'air était pur et pour un instant on pouvait oublier la guerre qui faisait rage dans l'ombre autour de nous.

 

Chapitre XVIII –

Le camp de concentration de Weihsien (1943-45)

 

Après la mort du Père Lebbe j'avais fait le projet d'aller à Chungking et de reprendre sa tâche auprès des armées.  Mais j'attendis trop longtemps, et les Japonais vinrent m'arrêter.  Juste après l'attaque sur Pearl Harbor, ils avaient déjà commencé à rassembler la plupart des étrangers en Chine, mais ce n'est qu'en mars 1943 qu'ils arrivèrent à la mission et m'emmenèrent en captivité.  Je ne pouvais emporter que ce que je pouvais porter moi-même, et dix livres.  Je pris quelques vêtements, mes quatre bréviaires, un dictionnaire chinois, et cinq livres de classiques chinois pour étudier au camp.

 

La police m'emmena par camion militaire à Tinghsien, une ville sur le chemin de fer, pas très éloignée d'An Kwo, où un train spécial venant de Taiyuan nous attendait.  C'était ce train qui emporterait tous les «étrangers ennemis» de la province du Shansi et de la partie sud de la province du Hopeh.  Nous voyageâmes lentement, nous arrêtant pour embarquer d'autres prisonniers sur la route, et après une journée nous arrivâmes à Pékin.

 

Les Japonais avaient occupé Pékin depuis maintenant plus de cinq ans, mais n'étaient en guerre avec les puissances occidentales que depuis quinze mois, et c'était la première fois qu'ils avaient l'occasion de mener une propagande anti-étrangère efficace.  De la fenêtre de mon wagon, je pouvais voir les photographes officiels japonais, sautillant sur toute la largeur de la plateforme de la gare de Pékin pour prendre des photos; plusieurs avaient des appareils de cinéma et filmaient, sous des angles variés, les résidents étrangers de Pékin portant leurs propres valises.  Tous portaient des sacs, des boîtes, des valises, tout ce qu'ils pouvaient porter à la main, et quelques unes des femmes poussaient de petites brouettes.  On retarda l'embarquement du train pour que les Japonais puissent filmer à leur aise cette parade humiliante, de façon à impressionner avec ces images les citoyens chinois quant à la puissance japonaise et faire «perdre la face» aux blancs.  Des amahs chinoises, séparées des enfants dont elles avaient pris soin depuis leur naissance, pleuraient ouvertement, et les parents durent arracher les enfants aux embrassades larmoyantes de leurs nounous chinoises.

 

Du train, tous nous observions ce drame, attristés et appréhensifs, sachant que notre tour viendrait, lorsqu'il nous faudrait changer de train.  Ce qui arriva plus tôt que prévu, car bien qu'il y ait assez de place pour tous dans ce convoi spécial pour prisonniers, on nous fit débarquer, puis rembarquer dans deux trains pour Tientsin, où il nous fallut à nouveau changer de train.  Ces changements de train étaient tout à fait inutiles, mais étaient effectués pour impressionner les Chinois, ainsi que pour nous contrarier et nous énerver.

 

Rejoints par les étrangers de Tientsin, les Japs dirigèrent le convoi vers le sud.  A Tsinan, dans la province du Shantung, nous dûmes de nouveau changer de train, principalement pour les cameramen japonais qui filmaient et photographiaient, puis endurer encore une journée entière de voyage jusqu'à Weihsien.  Cette ville se trouve à environ mi-chemin entre le port de Tsingtao et Tsinan, et était le centre de la mission presbytérienne américaine, à l'époque l'une des plus grandes et plus importantes missions en Chine.  De beaux bâtiments, y compris une école et un grand hôpital, étaient regroupés dans une enclave à environ deux miles et demi (4 km.) de la ville.  C'est dans cette enclave que le fameux éditeur américain, Henry Luce, était né.

 

A la gare de Weihsien, on nous embarqua dans des camions et je devinai tout de suite notre destination finale, car je connaissais bien la mission presbytérienne et je savais que ses dimensions et son agencement en faisaient un lieu idéal pour un camp de concentration.  D'ailleurs, l'endroit était entouré d'un haut mur en briques, ce qui évidemment contribuait à le rendre attractif en tant que prison.  Il suffisait aux Japonais d'ajouter quelques tours de garde sur le mur pour leurs sentinelles.  Plus tard, ils construiraient un grand chenal autour du périmètre du camp - en réalité, une large fosse - et encercleraient le tout avec des barbelés électrifiés.

 

En atteignant l'imposant mur de briques rouges et franchissant le grand portail pour entrer dans notre prison, dans le crépuscule de ce jour de mars, aucun de nous ne savait quand nous en ressortirions.  Ceci était notre demeure jusqu'à ce qu'une victoire des Alliés nous libère.  Nous ne savions pas quand ce serait, mais aucun de nous ne doutait que ce jour viendrait.

 

Nous étions mille sept cents - mille britanniques, trois cents Américains, les quatre cents restants étaient Belges, Hollandais, Norvégiens, et des citoyens de nombreux pays d'Amérique du Sud.  Il y avait des familles entières avec des enfants, ainsi que des célibataires, hommes et femmes.  Il y avait des hommes d'affaires et des professions libérales, des missionnaires, soldats de Dieu et soldats de fortune.  Il y avait des prêtres comme moi, plusieurs Trappistes, quelques Franciscains, des Pères de Scheut, des Jésuites, des pères de Maryknoll aux Etats-Unis.

 

La majorité de tous ces gens, rassemblés ici d'endroits éloignés du Nord et du Centre de la Chine, n'avaient jamais dû lever le petit doigt pour quoi que soit depuis qu'ils étaient arrivés en Chine.  Ils avaient vécu dans de vastes maisons confortables ou des logements procurés par leur firme, avec des domestiques chinois extrêmement bien formés, loyaux, capables, dévoués, qui étaient là pour cuisiner, pour servir à table, et assister.  Ils avaient pris l'habitude d'être conduits, dans des rickshaws ou des automobiles, à leurs bureaux ou ailleurs, dans les villes où ils habitaient.  Pour les femmes, les amahs avaient pris soin des enfants, et pour les hommes, les «compradors» des firmes locales avaient pris en charge les détails fastidieux de toute l'administration de la vie courante et des affaires.  La vie s'était déroulée avec calme et sans effort.  A présent tout cela allait changer.

 

L'organisation japonaise, si on peut l'appeler ainsi, était affreuse.  Nous dûmes créer l'ordre à partir du chaos dans lequel on nous abandonnait.

 

L'espèce humaine est résiliente et s'adapte facilement, et notre groupe ne fit pas exception à cette règle.  Mille sept cent personnes constituent une petite ville.  Les meneurs commençaient à émerger de la masse; les gens ingénieux et habiles commencèrent à organiser la masse informe dans laquelle nous nous trouvions en une entité ordonnée et organisée.

 

 

Partout en Chine et ailleurs dans le Pacifique où les Japonais s'étaient emparés du pouvoir, à Shanghai, à Manille et dans les Indes Néerlandaises, d'autres prisonniers étrangers étaient en train de faire la même chose.  Des gens de tous âges, les plus divers et mêlés, apprenaient sur le tas l'art de survivre.

 

Au début, ce fut très difficile, car personne ne savait que faire, mais nous nous adaptâmes tous à la situation, organisant des comités et commençant à travailler en harmonie pour le bien commun.

 

Ce fut un peu plus facile pour moi car j'avais vécu une vie sobre et étais habitué aux durs travaux physiques ainsi qu'au travail en plein air.  Au fond, j'étais même mieux au camp que je ne l'avais été à l'extérieur.  A An Kwo nous n'avions du pain que deux fois par semaine; au camp nous avions du pain tous les jours.  Je me suis souvent demandé, avec quelque amusement, si le fait d'avoir été volontaire pour la corvée d'aide-cuisinier dès le début du camp n'avait rien à voir avec mon éternelle, et inassouvie, envie de pain - envie que je n'avais jamais pu combler à An Kwo.  Je ne connaissais rien à la boulangerie, mais beaucoup de pères aux cuisines savaient faire du pain.  Par contre, très peu des autres étrangers, qui avaient travaillé toute leur vie en Chine, s'y connaissaient beaucoup en cuisine.

 

Nous dûmes apprendre sur le tas, et il y eut beaucoup d'erreurs.  Un jour, tout au début, je mis une énorme quantité de sel dans la soupe, et j'eus très peur que personne n'y touche.  Mais nous n'avions rien d'autre, et tout le monde mangea.  Quelquefois la nourriture était brûlée ou la soupe trop diluée.  Mais nous devions bien nous résoudre à manger nos erreurs ou avoir faim, et nous apprîmes rapidement tous, à la corvée cuisine, à transformer ce que nous avions en nourriture comestible.

 

La nourriture que les Japonais nous donnaient, cependant, n'était ni adéquate ni assez variée, et les mères en particulier commencèrent à s'inquiéter pour leurs enfants.  Nous savions que nous pourrions obtenir des œufs et d'autres produits de la ferme si nous parvenions à entrer, d'une façon ou d'une autre, en communication et en liaison avec les Chinois.  J'entamai les contacts avec les travailleurs chinois de l'intérieur du camp et ceux de leurs amis de l'extérieur en qui on pouvait avoir confiance, et nous commençâmes avec soin à faire des projets.

 

Il y avait cinq moines Trappistes (2) qui étaient logés dans une seule chambre, dans une section du camp toute proche du mur d'enceinte, un emplacement idéal pour des opérations de marché noir.  L'un d'entre eux, un Australien d'ascendance irlandaise du nom de Scanlan, était tout à fait d'accord pour rentrer dans la peau du chef de notre réseau de contrebande.  Le Père Scanlan était grand, le visage rond.  Ses cheveux, qu'il commençait à perdre, étaient roux.  Il parlait d'une voix douce, tranquille; tous ses gestes étaient lents et mesurés.  Mais il avait l'esprit rapide et plein d'initiative, et c'est pour cela qu'il fut choisi par le camp pour diriger le réseau.

 

On pourrait dire, sans mauvais jeu de mots, que ses opérations de contrebande d'œufs faisaient preuve... d'œcuménisme: son agent extérieur, qui livrait les œufs, était Madame K'ang, une Chinoise protestante, elle aussi pleine d'idées et d'énergie.

 

La chambre des Trappistes était près d'une décharge d'eau qui évacuait tout l'excès des eaux de pluie.  Cette décharge était construite en souterrain jusqu'à la route qui se trouvait à l'extérieur du camp, contre le mur d'enceinte extérieur, où elle était couverte par des barres de fer.  Le Père Scanlan utilisa cette décharge pour ses livraisons d'œufs, de cigarettes, et produits divers.  Il rampait à l'intérieur aussi loin qu'il pouvait, et Madame K'ang ou un de ses petits garçons poussait les œufs et d'autres petits paquets, entre les barreaux, au Père Scanlan coincé dans la gouttière.  Je l'accompagnais souvent pour aider, surtout lorsque nous attendions de grandes livraisons.  Les rendez-vous avaient toujours lieu la nuit, et il fallait travailler dans le noir absolu.

 

Le Père Scanlan tenait ses comptes dans ce qu'il nommait, très justement, «Le Livre de la Vie».  Il notait la date de la transaction, le nombre et la description des achats, les prix payés, tout à fait dans les règles de l'art, comme s'il était un comptable à Sydney ou à Melbourne.

 

Il conservait les œufs dans une malle, et nous faisions des affaires sur un grand pied, avec de nombreux Chinois qui nous approvisionnaient régulièrement.  Nous portions les œufs dans tout le camp, faisant nos livraisons en cours de route, en prenant bien entendu soin de ne pas nous faire remarquer.  Il y avait tant de personnes dans le camp qui nous achetaient des œufs que nous dûmes instaurer des files d'attente dans la cuisine pour pouvoir accommoder tous ceux qui voulaient les faire frire.  Assez curieusement, les Japonais au début ne se rendirent pas compte que les œufs ne faisaient pas partie de notre régime autorisé, mais un jour ils se réveillèrent et commencèrent leur lutte contre le marché noir.  A ce moment tout le camp était complice, certains Chinois intrépides escaladaient même le mur, faisant leurs affaires à l'intérieur même du camp, et plus seulement par la décharge d'eau.

 

Le Père Scanlan semblait particulièrement protégé par la Providence, car il paraissait sentir intuitivement les moments propices pour conduire les opérations par-dessus le mur, et ceux où il était préférable de ne rien tenter.  Un soir, il mit toutes ses provisions dans notre chambre, proche de la sienne, et suspendit toutes les opérations pendant un certain temps.  Il était persuadé que les Japonais savaient qu'il était le chef du réseau, et il était sur ses gardes.

 

Une nuit, il dut sortir dans le camp, près du mur d'enceinte, pour discuter affaires avec un fournisseur chinois qui avait escaladé le mur.  Soudain, comme ils étaient en train de chuchoter, le Père Scanlan entendit des bruits de pas et pressentit que les gardes se rapprochaient.  Il eut à peine le temps d'aider le Chinois à repasser le mur que les gardes l'illuminèrent dans le faisceau de leur lampe de poche.

 

C'était une nuit noire, sans lune; cependant le Père Scanlan avait son bréviaire ouvert dans les mains et était en train de lire.

 

«Que faites-vous ici, pourquoi n'êtes-vous pas dans votre chambre ?» demanda le garde.

 

«Je dis mes prières» répondit aimablement le Père Scanlan.

 

Le Japonais se moqua de lui, naturellement, puisqu'il faisait nuit noire et qu'il était impossible de lire.

 

Le Père Scanlan avait une explication: il avait commencé de lire lorsqu'il faisait encore clair et il continuait donc machinalement, tournant les pages pour s'occuper les mains, faisant semblant de lire.  Il connaissait toutes les prières du livre par cœur, ajouta-t-il, l'air de rien.

 

L'explication était faiblarde et ne convainquit pas le Japonais, alors ils s'emparèrent du Père Scanlan et le jetèrent au cachot pendant quinze jours.

 

L'endroit où il fut emmené était le meilleur de tout l'enclos, c'était là où vivaient auparavant les éducateurs de la mission, les médecins, et leurs familles.  C'est là que logeaient les officiers japonais, là que se trouvaient leurs bureaux, et l'accès était interdit à présent aux «ennemis étrangers». 

 

Evidemment, la nouvelle de l'emprisonnement du Père Scanlan se répandit immédiatement à travers tout le camp comme une traînée de poudre, et pendant une semaine le camp entier s'occupa de lui.  Toutes les mères de famille, qui se souvinrent comment il avait réussi à se procurer des œufs pour leurs enfants, se glissant dans les égouts, manquant des nuits de sommeil pour pouvoir s'occuper de son marché noir, lui préparèrent des douceurs, des gâteaux, des biscuits.  Elles confièrent ces douceurs aux enfants, qui savaient comment s'y prendre pour longer la partie interdite du camp en évitant les lignes de sentinelles, et où ils arrivaient à transmettre, grâce à un système de relais, les gâteaux au populaire et jovial Père Trappiste.  Le Père Scanlan prit du poids et réussit à se reposer cette semaine-là, mais ses camarades prisonniers lui manquaient et il ne passa finalement que huit jours en prisonnier solitaire bien nourri.  Son esprit vif lui avait valu de trouver presqu'immédiatement une voie de sortie.

Un peu avant minuit les officiers japonais furent éveillés par une voix de baryton ample et soutenue, chantant:

 

«Deus, in adjutorium meum intende.

Domine, ad adjuvandum me festina.»

 

C'était le Père Scanlan, chantant l'office à tue-tête, beuglant en latin:

 

«Seigneur, viens à mon aide.

Seigneur, aide-moi sans délai.»

 

Les officiers n'osaient pas approcher.  Ils étaient curieux de l'écouter chanter.

 

Le Père Scanlan continua les mâtines, chantant du plus fort qu'il pouvait:

 

«Domine, quam multi sunt qui tribulant !

Me multi insurgunt adversum me !»

 

Si les Japonais avaient connu le latin, cette partie de l'office aurait pu les offenser.  Ils étaient tous tellement sensibles et pleins de complexes d'infériorité, qu'ils auraient pu se demander pourquoi cet étranger se plaignait auprès du Seigneur: «Comme ils sont nombreux à me tourmenter !  Comme ils sont nombreux contre moi !»

 

Le Père n'en finissait pas, mettant tout son cœur et toute son âme dans l'office:

 

«In te, Domine, speravi:

Non confundar in æternum

 

Mettant sa foi dans sa parole il chantait:

 

«En toi, Seigneur, j'ai mis mon espérance:

Je ne serai pas trompé pour l'éternité.»

 

Une heure s'était déjà écoulée, et les Japonais commençaient à s'énerver.  Au début ils s'étaient dit que c'était certainement un moment passager d'égarement de la part de ce géant étranger à la face rouge et aux cheveux roux, mais à présent, après une heure, il ne manifestait aucun signe de faiblesse, que ce soit en volume ou en enthousiasme, et ils envoyèrent chercher des aides et des subalternes et leur ordonnèrent de tirer tout cela au clair.

 

Le Père Scanlan fit l'innocent lorsqu'il fut questionné.

 

«Je suis obligé de faire ceci» dit-il, ce qui était vrai, puisque chaque prêtre catholique doit réciter l'office quotidiennement.  Ce qu'il n'ajouta pas, cependant, c'est qu'il aurait pu choisir un autre moment et qu'il aurait très bien pu réciter tout bas.

 

Les Japonais ont une peur superstitieuse d'interférer dans les pratiques religieuses, et quand les gardes rapportèrent aux officiers ce que le Père avait donné comme explication, ils haussèrent les épaules et décidèrent de ne pas intervenir cette nuit-là.

 

Le Père Scanlan continua pendant encore une heure à chanter son office, et il continua ainsi toute la semaine, commençant de plus en plus tard chaque nuit.  Finalement, en désespoir de cause, les officiers qui n'avaient pas fermé l'œil de la nuit pendant huit nuits de suite, le libérèrent du cachot et le renvoyèrent au camp.

 

La nouvelle se répandit immédiatement, et le Brigadier Strang, un de nos camarades prisonniers, assembla ses vingt musiciens de l'Armée du Salut pour souhaiter la bienvenue au retour du Père.  Les Japonais l'avaient escorté dans l'enceinte du camp, et la musique de l'Armée du Salut se mit au pas dès que les Japonais tournèrent les talons, et ils escortèrent à leur tour le Père, avec tous les enfants riant et hurlant à leur suite, et les adultes se mirent aussi au pas; la procession fit ainsi triomphalement le tour du camp, les tambours et cymbales soufflant et frappant.  Les vivats s'élevèrent de tous les côtés du camp, tout le monde s'y mit, et le Père Scanlan souriait et remerciait en faisant la courbette en véritable héros - qu'il était d'ailleurs.

 

Les Japonais étaient estomaqués, mais ne firent rien pour arrêter le défilé et la fanfare, et l'incident permit à tous de libérer un peu la tension qui s'était accumulée.  Mais le lendemain, les Japonais affichèrent une pancarte interdisant tout rassemblement «sans l'autorisation du chef de police».

 

Nous faisions tout ce que nous pouvions, dans cette petite communauté, pour que la situation reste stable.  Au début, nous étions complètement coupés du monde extérieur et n'avions aucun moyen de savoir comment se passait la guerre, si nous étions en train de vaincre ou de perdre.  Nous étions autorisés à écrire du courrier, et les Japonais rassemblaient régulièrement nos lettres pour les censurer et les expédier.  Mais ils imposaient des restrictions, limitant le nombre de lettres autorisées par individu et par mois, et insistaient sur le fait que les lettres ne pouvaient contenir plus de vingt-cinq mots - ce qu'ils appelaient des lettres «Croix-Rouge», qui étaient écrites sur du papier fourni par la Croix-Rouge et expédiées, par la Croix-Rouge, aux destinataires.  Ceci était vraiment très inadéquat, et lorsque nous apprîmes que les Japonais s'étaient assis sur ces lettres maigrelettes pendant une année entière avant même de s'être donnés la peine de les expédier, la colère du camp fut immense.

 

Quelques uns d'entre nous cherchèrent un moyen de contourner ces restrictions, et j'inventai un système qui, j'en étais sûr, pourrait fonctionner.  Grâce à nos agents chinois de l'extérieur - notre système privé de marché noir - j'achetai plusieurs enveloppes de style chinois et les adressai, en caractères chinois bien sûr, à des Chinois amis de certains prisonniers du camp qui s'associèrent à moi dans ce complot.  Quelques uns de nos camarades prisonniers au camp, travaillant en Chine depuis de nombreuses années, comptaient parmi leurs amis d'autres qui, comme eux, étaient aussi depuis de longues années en Chine mais qui étaient des citoyens allemands ou italiens et qui n'étaient donc pas susceptibles d'être internés par les Japonais.

 

Bien que nous étions donc en possession de quelques adresses de personnes sûres de l'extérieur à qui nos messages pouvaient être envoyés, ou des messages à relayer à d'autres à partir de ces adresses, il nous fallait maintenant être certains que le courrier d'un camp de concentration japonais pourrait franchir la poste chinoise (qui était contrôlée par les Japonais) lorsqu'il aurait franchi le mur de notre prison pour arriver dans un bureau de poste chinois.  Le nom et l'adresse de chaque expéditeur devait donc figurer sur l'enveloppe.  Ceci me tracassa quelque temps et puis je tombai par hasard sur les dossiers de l'hôpital, qui étaient intacts et que les Japonais n'avaient pas emportés, et qui comportaient une liste de noms de tous les patients précédents avec leurs adresses.  Voilà mon problème résolu.  Je recopiai ces noms et adresses sur les enveloppes chinoises, les changeant fréquemment, bien sûr, gardant un relevé de ce que j'avais fait, que je cachai soigneusement.

 

Lorsque les lettres furent prêtes et scellées dans les enveloppes ainsi adressées, j'attachai le paquet entier à une brique que je jetai par dessus le mur avec de l'argent pour la transaction, destiné à un Chinois qui attendait de l'autre côté.  Il les timbrait et les dirigeait vers d'autres complices, qui les postaient à des endroits variés.  Nous n'utilisâmes jamais la poste locale de Weihsien pour ceci, et nos lettres parvinrent toujours à leurs destinations éloignées: Pékin, Tientsin, Tsingtao, et même Shanghai.  Nous reçûmes des réponses à nos lettres et ainsi un peu de nouvelles.

 

Nos activités avec les Chinois se multiplièrent et s'intensifièrent, trop d'agents apparaissaient au-dessus du mur, et finalement les Japonais électrifièrent le fossé pour empêcher ce trafic illégal.  Mais nous trouvâmes de nouveau une solution, par l'intermédiaire des quatre ou cinq coolies chinois qui entraient au camp tous les matins.

 

C'étaient les seuls Chinois autorisés dans le camp.  C'étaient les coolies des W-C, qui venaient pour vider les fosses septiques et porter les seaux à l'extérieur du camp.  Les Japonais se considéraient au-dessus de ce travail dégradant, qui n'était bon que pour les Chinois.  Je me portai donc volontaire pour le poste de «capitaine de la corvée sanitaire», ce qui impliquait d'être responsable pour la propreté de tous les W-C du camp.  Ceci me permettrait d'entrer en contact avec les coolies chinois.  Ces humbles travailleurs étaient fouillés à l'entrée du camp, mais à la sortie, lorsqu'ils se présentaient avec les seaux sales et pleins se balançant aux extrémités des longues perches de bambou sur leurs épaules, les Japonais évitaient de s'en approcher et ne se donnaient jamais la peine de les fouiller.  J'avais longuement observé ceci, et je me contentai donc de donner les paquets de lettres aux coolies, qui les empochèrent dans leurs larges pantalons de toile bleue et sortirent tranquillement du camp.

 

Après quelque temps, les Japonais eurent leurs soupçons éveillés et fouillèrent les coolies tous les jours, à l'entrée et à la sortie.  Il fallait que je trouve autre chose.  J'imaginai rapidement de rouler les lettres très serrées, je les mis dans une boîte en métal, remplis la boîte de sable, et la scellai.  A cette époque nous avions installé un petit atelier au camp, pour les petites réparations, et ce fut facile de sceller la boîte sur toute l'ouverture.  Ceci fait, je laissai tomber la boîte dans le seau d'excréments, et le coolie l'emportait.

 

 

Ce manège dura quelque temps, et puis les Japonais eurent de nouveau des soupçons, et avant qu'un coolie ne franchisse le portail, un soldat japonais l'arrêtait et, gardant ses distances, fouillait dans les excréments avec un long bâton.  C'était vraiment drôle de voir ces soldats japonais, le visage couvert d'un masque de gaze blanche, lorsqu'ils se livraient à cette pénible tâche.  C'était drôle, mais j'étais également bien ennuyé, car je me rendais compte qu'il me faudrait encore trouver un nouveau moyen pour faire sortir notre courrier.

 

Tant de fois, bien plus tard, lorsque j'étais arrivé à New York et me présentais au bureau de poste de la Huitième Avenue, je lisais les lettres gravées au-dessus de l'entrée, la devise qui a fait la gloire de la fiabilité du service postal américain.  C'est une devise que tous les Américains connaissent: «Ni la neige, ni la pluie, ni la chaleur ni les ténèbres de la nuit n'empêchent nos porteurs de compléter rapidement leurs tournées».  Chaque fois que je montais les escaliers et que je lisais ces mots je pensais à la façon dont nous parvenions à faire sortir notre courrier du camp de concentration de Weihsien pendant plus de deux ans, sans être pris.  Les Japs nous soupçonnaient bien, mais nous étions toujours d'une longueur d'avance.  Nous eûmes de la chance, mais j'eus aussi la sagesse de ne jamais décrire mes méthodes ni d'en parler à qui que ce soit.  Il n'y a que mon camarade de l'atelier de réparation, qui scellait mes boîtes avec son fer à souder, qui savait ce que je tramais - et même lui ne connaissait pas mes autres filières. 

 

Au bout du compte, c'est la méthode la plus simple qui fonctionna le mieux, et je l'utilisai sans discontinuer jusqu'au jour de la Victoire sur le Japon - V-J Day:

 

Tous les samedis le bureau de Poste de Weihsien envoyait un facteur chargé de distribuer le courrier pour le camp.  Au début, nous avions plusieurs sacs, mais au fur et à mesure, et comme les restrictions se multipliaient, les sacs devenaient moins nombreux.  Un facteur venait une fois par semaine avec un petit sac, qu'il portait sur son vélo.  Ce sac contenait les journaux et le courrier pour tout le camp.

 

Le facteur était toujours fouillé attentivement à son arrivée à la porte principale, et un garde japonais l'accompagnait jusqu'au bureau du commandant.  Le facteur poussait son vélo devant lui, et le garde marchait à ses côtés.  Arrivé au bureau, le facteur prenait son sac de son vélo et, le garde sur ses talons, entrait à l'intérieur du bureau pour y déposer le sac.

 

Je remarquai que les Japonais étaient pleins de soupçons à l'égard du facteur chinois, mais jamais de son vélo, qui était laissé sans surveillance devant la porte.  Je remarquai également un petit sac de toile, suspendu sur le cadre du vélo, entre la selle et le guidon.  Je me figurai que ce devait être le sac dans lequel le facteur transportait le courrier local.  Il y plaçait, après l'avoir roulé, à son retour du bureau du commandant, le sac vide dans lequel il avait transporté les lettres et les journaux du camp.

 

J'observai son manège quelques samedis de suite et pris note de la routine qu'il suivait.  Un samedi, je déambulai négligemment par là, et laissai tomber quelques lettres dans le sac vide pendant que le facteur se trouvait dans le bureau du commandant en compagnie du garde.  Puis je m'éloignai et me mis sur le côté pour observer ce qui allait se passer.

 

Le facteur sortit avec le garde.  Il était en train de rouler le sac vide.  Il se pencha en avant pour le placer dans le petit sac de toile suspendu au cadre de son vélo, et vit ce que je voulais qu'il vit - les lettres que j'y avais placées et, au-dessus de celles-ci, un billet d'un dollar américain.

 

 

Il regarda une fois, puis deux, puis se releva à moitié et regarda autour de lui.  Je me plaçai rapidement dans sa ligne de vision et lui fit le geste de remerciement chinois, les deux mains jointes au niveau du visage.  Il comprit immédiatement et fourra le sac vide sur le dessus de la pile et s'éloigna avec le garde.

 

A partir de ce moment, je refis cette manœuvre chaque semaine pour tout le reste de notre séjour au camp, environ dix-huit mois je crois.  Cela ne nous coûta qu'un dollar par semaine, une petite dépense que nous étions tous heureux de partager pour ce service inestimable.  Toutes les lettres arrivèrent à passer ainsi, bien que nous ayons différents facteurs.  Le premier informa son successeur et ils firent tous en sorte que rien n'interfère dans leurs tournées, comme dans la devise, ni la neige, ni la pluie, ni la chaleur, ni les ténèbres, ni les Japonais.

 

Puisque nous réussissions avec quelque succès à faire sortir notre courrier, il était normal que nous songions à nous faire sortir nous-mêmes.

 

L'un de nous, un Anglais courageux et ingénieux qui s'appelait Laurie Tipton et qui avait travaillé avec la société British American Tobacco avant la guerre, connaissait des agents de la société qui se trouvaient dans la ville de Weihsien, mais ils craignaient les Japonais et ne nous furent d'aucune aide.  Grâce à l'un des frères Franciscains américains du camp, je pris contact avec un prêtre irlandais à Chow T'sun.  Ce village se trouvait à environ cent miles (environ 160 km.) du camp, mais bientôt nous eûmes des contacts fréquents et nous eûmes, grâce à lui, des nouvelles de l'extérieur, car il avait une radio et rassemblait et transcrivait toutes les informations qui y étaient transmises.  Il donnait ensuite ces documents à son serviteur chinois, qui venait par train à Weihsien, marchait jusqu'au camp et, à une heure convenue, jetait le paquet de documents par-dessus le mur.

 

Nous diffusions ces informations dans le camp, et elles étaient les bienvenues, car jusqu'à ce moment-là les seules informations qui nous parvenaient étaient l'édition occasionnelle du Chronicle de Pékin, qui était évidemment entièrement de la propagande japonaise.

 

A cette époque, Tipton et moi nous étions mis d'accord pour établir des contacts à l'extérieur et essayer de nous évader à deux.  Petit à petit nous nous procurions des cartes, des informations sur la contrée, la localisation des forces ennemies, des forces Communistes, etc.  A notre grande joie, nous apprîmes qu'il y avait des guérilleros nationalistes non loin, et mes fidèles coolies des W-C me mirent en contact avec eux.  Ceci prit beaucoup de temps car parmi les coolies, qui étaient changés tous les mois, se trouvaient des nationalistes et des communistes, ainsi que des Chinois pro-japonais.

 

Il me fallait toujours au moins un homme sûr parmi les coolies.  Il me prévenait lorsqu'il y avait une rotation de personnel et, le premier jour du changement, tandis que l'ancienne et la nouvelle équipe travaillaient côte à côte, mon homme sûr du groupe des partants se chargeait de sonder tous les nouveaux pour mon compte.  Avant la fin de la journée, il donnait les consignes à un homme de confiance et à moi-même, et je me retrouvais à nouveau avec quelqu'un sur qui je pouvais compter.  Mon «bureau» était un petit lavatory près de la cuisine, éloigné des autres, que je pouvais garder isolé pendant parfois une heure entière tandis que nous discutions, faisions des projets, et échangions des messages.

 

Bien que nous soyons entrés en contact avec les guérilleros nationalistes, il nous faudrait encore parcourir bien du chemin avant de les rejoindre.  Pendant une année, nous fîmes des projets d'évasion et des préparatifs détaillés.  Il y avait trois éléments dans les préparatifs dont nous devions être sûrs.  Tout d'abord, la nuit de notre évasion nous ne pourrions avoir de pleine lune pendant au moins une heure après notre passage du mur - nous devions en effet être certains de pouvoir bénéficier d'au moins une heure d'obscurité réelle pour pouvoir avoir une longueur d'avance, mais il nous fallait aussi ensuite une pleine lune pour pouvoir nous diriger.

 

Le second point important concernait les gardes.  Les Japonais faisaient tourner trois équipes de gardes.  Un groupe arrivait le lundi et avait deux jours libres; le second groupe travaillait le mardi et avait deux jours libres; le troisième groupe se chargeait du mercredi et avait deux jours de libres, le jeudi et le vendredi.  Ensuite la première équipe reprenait sa garde pour un jour et deux jours de libres, et ainsi de suite.  Ce système rotatif signifiait que les gardes étaient de faction pour un total de vingt-quatre heures consécutives, et par conséquent n'avaient pas toujours l'esprit aussi alerte qu'ils auraient dû. 

 

Nous les observions et les étudions, et après quelque temps nous nous sommes rendus compte que deux des équipes étaient consciencieuses et strictes, et une équipe était négligente.  L'équipe négligente allait aux tours de garde pour une heure et puis ils s'éclipsaient pour boire du thé ou fumer une cigarette.  Nous en prenions bonne note, et lorsque nous fûmes certains de ce comportement et de sa régularité, il ne nous restait plus qu'à combiner cet élément avec nos conditions d'évasion (pleine lune, etc.) et faire en sorte que ce soit l'équipe négligente qui fut de garde la nuit prévue pour l'évasion.

 

Le troisième élément à garder en considération était d'être certains que les guérilleros nationalistes chinois se trouveraient à proximité à un endroit convenu (à environ deux miles (environ 3 km) du camp), un cimetière facilement repérable grâce à ses pins et ses tumuli.

 

Comme je l'ai mentionné plus haut, ceci nous prit un an de préparation méticuleuse et d'interconnexions de tous ces différents éléments dans notre plan, mais finalement tout fut prêt.  La date fut fixée, les guérilleros nous avaient fait savoir qu'ils nous attendraient au cimetière et nous conduiraient à leurs quartier-général secret.  Nous étions confiants de pouvoir y arriver avant l'appel du camp du lendemain.  Tout était prêt; Tipton et moi étions pleins d'anticipation.

 

Trois des membres du comité directeur du camp étaient au courant de notre intention de faire le mur, et j'avais aussi fait part de nos projets au Père Rutherford, un des Franciscains américains.  Cela l'avait tracassé pendant longtemps et il m'en avait beaucoup parlé.  Mais j'étais tellement pris par mes projets, l'esprit tellement préoccupé par l'agencement de tous les détails de notre évasion, qu'il n'avait jamais forcé la discussion jusqu'à envisager un abandon éventuel du projet.  Pourtant, le jour venu, le Père Rutherford me supplia de ne pas m'évader, de crainte de représailles contre les innocents restés au camp.  Il était si convaincant, si persuasif, que je ne pus rester la conscience tranquille face à ses objections et à ses craintes si sincères.  D'un autre côté, je ne me sentais pas le droit d'empêcher Tipton de partir ni d'empêcher quelqu'un d'autre de prendre ma place, et un jeune homme se porta volontaire.  C'était Andrew W. Hummel, Jr.  Il avait été enseignant à l'école moyenne de Fu Jen à Pékin juste avant la guerre.  Je leur donnai mes vêtements chinois et les aidai à franchir le mur, puis me retirai et commençai à prier pour eux.  Ils avaient certes franchi le mur, mais ils devaient aussi franchir les barbelés électrifiés avant de pouvoir se sentir en sécurité.  Leur intention était de passer par une des tours de garde.  Les Japonais avaient placé les fils électriques dans toutes les tours de garde de telle façon que les équipes de gardes puissent entrer et sortir en toute sécurité.  Pour s'évader, il fallait que les sentinelles ne soient pas à leur poste, et c'est ce qui explique que nous avions attentivement étudié les habitudes des équipes pour être sûrs d'avoir affaire, le moment venu, à l'équipe la plus négligente, celle qui s'éclipsait discrètement pour fumer ou boire une tasse de thé.

 

Tipton et Hummel nous avaient promis que s'ils arrivaient à bon port, ils feraient en sorte de nous transmettre la bonne nouvelle sous une forme codée, pour que nous puissions rester en contact avec eux.  Juste avant de faire nos adieux dans l'obscurité, nous nous sommes mis d'accord sur un mot de passe que je devais utiliser pour repérer le coolie qui nous apporterait le code.

 

Tom Wade, Roy Chu et moi-même fîmes la courte échelle à Tipton et Hummel pour les aider à franchir le mur.  Ces premiers instants, après avoir entendu le bruit mat de leur atterrissage au sol de l'autre côté, furent pénibles.  J'avais souvent fait la courte échelle ainsi, pour aider nos agents chinois et ceux avec qui nous faisions des affaires.  Une fois même, avec Tipton, nous avions répété la galopade jusqu'à la tour de garde, en plein jour, lorsque la sentinelle était absente, mais cette fois-ci c'était différent.  Je restai là dans le noir et le silence, mais n'entendis plus rien après le bruit de leurs pas qui s'éloignaient.  Dieu merci, aucun ordre guttural en japonais, aucun coup de fusil ne déchirèrent le silence.

 

Après une heure d'obscurité, je fus soulagé de voir la pleine lune apparaître et quelques heures plus tard j'étais vraiment dans un état d'exaltation.  Je savais que Tipton et Hummel étaient en route avec les guérilleros.

 

A l'appel, les Japonais ne remarquèrent pas l'absence des deux hommes, mais Monsieur McClaren les déclara manquants.  Nous avions convenu de ceci afin d'éviter les problèmes de représailles pour les internés.  Comme nous n'étions que quelques uns à être au courant des projets d'évasion, tout le monde fut étonné de bon droit, et ceci facilita les choses.  Les Japonais durent admettre les faits.  Deux hommes s'étaient évadés.  Le bruit et les commérages à l'intérieur du camp s'estompèrent rapidement.

 

J'étais évidemment horriblement impatient, mais aucun des coolies des W-C, avec lesquels je travaillais tous les jours, ne laissait paraître qu'il aurait pu avoir un message pour moi.  Deux, trois mois passèrent.  Et puis un jour, comme je marmonnais "cinquante-six", qui était le mot de passe convenu, un coolie que je n'avais jamais vu s'approcha furtivement et chuchota qu'il avait quelque chose pour moi.  Lorsque nous arrivâmes à mon «bureau» où, insistai-je, je devais absolument le soigner, il me donna un petit paquet de papiers roulés très serrés, qu'il avait caché dans la matelassure de ses pantalons.

 

J'étais doublement excité, car j'avais enfin la première preuve du succès de l'évasion des deux hommes, et de plus nous pouvions communiquer avec eux et, par leur intermédiaire, avec le gouvernement nationaliste.  Je mis deux de mes amis, Monsieur McClaren et le Docteur H.W. Hubbard, un pasteur protestant que j'avais connu à Paoting, au courant, et à trois nous rédigeâmes notre premier message codé.  Nous l'avons dactylographié sur un morceau de soie blanche qui provenait d'un mouchoir que nous avions déchiré.  L'étoffe était tellement fine que le coolie pouvait facilement la camoufler dans sa manche.

 

«Envoyez-nous dernières nouvelles» avons-nous écrit, évitant d'en dire plus avant d'être sûrs que le code fonctionnerait.  Il nous semblait, d'une certaine façon, que le fait que deux d'entre nous se soient échappés et étaient à présent libres et capables de nous contacter et de recevoir de nos nouvelles rendrait notre incarcération moins pénible.  Tipton et Hummel étaient quelque part dans le Shantung avec les guérilleros nationalistes, et notre système de communication secrète fonctionnait tellement bien que bientôt nous parvint une réponse à notre premier message codé.  Ils étaient en communication radio avec Chungking et pouvaient nous donner des détails sur le déroulement de la guerre.  Le destin était à présent en notre faveur et notre espoir grandit.

 

Or, curieusement, ce fut de l'intérieur, et même des Japonais eux-mêmes que nous apprîmes que la guerre contre eux continuait.  Un jour les Japonais arrivèrent avec un groupe de prisonniers italiens.  Ils avaient été arrêtés parce qu'ils étaient violemment anti-fascistes, anti-Mussolini, d'une violence dont seuls des opposants italiens sont capables.  Les Japonais les enfermèrent dans des blocs séparés près de la porte principale car ils pensaient qu'il pourrait y avoir du grabuge s'ils étaient mis avec les Anglais et les Américains, malgré leur convergence de vues.  Un de ces nouveaux prisonniers était un Signor Gervasi, qui avait épousé une Belge.  Evidemment, nous avons vite sympathisé, et c'est ainsi que j'appris qu'un garde japonais qui se trouvait toujours de faction près de leur maison n'arrêtait pas de se plaindre de la guerre, disant qu'il en avait assez.

 

Lui et deux autres des gardes étaient des jeunes gens très idéalistes, qui avaient été entraînés par la propagande militariste de leur pays et amenés à se lancer dans cette «grande et honorable guerre».  Ils avaient été blessés lors des combats en Malaisie et étaient devenus tout à fait désillusionnés.  Ils étaient petit à petit de plus en plus opposés à la guerre et, lorsque je fis leur connaissance, étaient même carrément des pacifistes convaincus, d'une façon aussi engagée que celle qu'ils avaient témoignée lorsqu'ils étaient militaristes au début de la guerre.  Ce ne fut pas trop difficile d'en faire des amis, et bien qu'ils demeuraient soldats japonais, sous juridiction militaire, accomplissant leur devoir en tant que gardiens, ils n'avaient pas le cœur à la tâche et nous aidèrent énormément.  Ils commencèrent à nous communiquer tout un tas d'informations, et bien sûr les Gervasi et moi-même les y encouragions.  C'est ainsi que j'appris que la guerre allait mal et qu'il y avait des projets pour relocaliser tous les camps du Pacifique.  Les prisonniers des Philippines devaient être envoyés à Hong Kong ou au Japon, ceux de Hong Kong seraient déménagés à Shanghai, ceux de Shanghai iraient à Pékin, ceux de Pékin à Mukden.  On déplacerait ainsi aussi bien les prisonniers militaires que civils, et le but espéré dans ce jeu de saute-mouton était de gagner du temps et de garder autant de prisonniers que possible, comme otages potentiels en cas de négociations.

 

Puisque nous serions inclus dans le groupe de Pékin, nous serions certainement conduits à Mukden.  Je savais que c'était une fort mauvaise nouvelle, surtout pour les femmes, car Mukden est un endroit aride et terriblement froid et dur en hiver.  Il fallait agir, et le comité fut de mon avis lorsque je lui appris la nouvelle.  Nous entrâmes tout de suite en contact par voie d'urgence avec les guérilleros en leur demandant combien de temps il leur faudrait pour faire sauter la ligne de chemin de fer de Tsinan à Tsingtao, par où nous serions évacués.  Nous eûmes rapidement une réponse qui nous réjouit.  Il ne leur faudrait qu'un seul jour de préavis.  Sachant que nous pouvions compter sur eux, et que de toute façon notre déménagement n'aurait peut-être pas lieu, la tension baissa. 

 

 

C'est ainsi qu'il nous arrivait non seulement des messages, mais également des médicaments, qui nous parvenaient par avion de Chungking, mille miles (1.600 km.) au sud-ouest, par-dessus le territoire conquis, jusqu'à la péninsule du Shantung, où tout était largué par parachute aux guérilleros.  Ceux-ci expédiaient ensuite le colis au vieux Père Chang à la mission catholique dans la cité de Weihsien.  La nouvelle parvenait ensuite, par la «radio de bambou» comme on nommait alors le mouvement de résistance, au Consul suisse à Tsingtao, Monsieur Egger, qui représentait la Croix-Rouge.  Monsieur Egger avait l'autorisation de visiter le camp chaque mois avec des «colis confort», qui étaient des dons de la Croix-Rouge.  C'est alors qu'il livrait les médicaments.  Quelques uns d'entre eux étaient tellement récents - les sulfamides, par exemple, que les docteurs du camp n'en avaient jamais entendu parler et ne savaient comment les utiliser.  Nous étions obligés de contacter par code Chungking pour avoir les instructions, et cela prit du temps.

 

Les Japonais savaient que nous étions en contact avec l'extérieur.  Ils étaient de plus en plus méfiants, et les coolies s'énervaient et devenaient de plus en plus effrayés car les fouilles personnelles devenaient plus fréquentes et plus intensives.  Chaque coolie qui travaillait dans le camp devait maintenant être accompagné d'un garde personnel.  Nous savions que les Japonais étaient en train de perdre la guerre et ils devenaient plus prudents mais aussi plus craintifs.

 

Finalement, nous n'arrivions même plus à transmettre aux guérilleros, via les coolies, les messages sur papier ou sur soie qui pouvaient être camouflés dans les vêtements.  Il nous fallut de nouveau trouver un moyen pour garder nos «lignes de communication» ouvertes.  Je forai de petits trous dans les murs de notre lavatory, assez petits et irréguliers de sorte qu'ils n'étaient pas détectables.  Ils étaient juste assez grands pour pouvoir y glisser de petites boules de papier.  Nous dactylographions les messages sur de petits bouts de soie que nous emballions dans du papier d'emballage de chewing-gum, et fourrions le tout dans les petits trous que j'avais forés.  Je pense que c'est la première fois qu'on employait aussi utilement des emballages de chewing-gum.  La Croix-Rouge nous envoyait des «colis confort» tous les mois, et Monsieur Egger les avait consciencieusement livrés, mais les Japonais les avaient tous gardés, sauf un.  J'avais soigneusement conservé tous les papiers et emballages de cet unique colis.  Je savais que j'aurais l'occasion de les utiliser le moment venu, et ce moment était arrivé.

 

Je dis au coolie qui était notre messager que lorsque j'aurais un message pour lui, je lui donnerais le numéro des toilettes où il devrait regarder.  Les coolies arrivaient tous les matins à neuf heures, se présentant directement à la garde du portail d'entrée, où ils étaient soigneusement fouillés.  Ensuite ils se dirigeaient, en colonne rangée, jusqu'à l'intérieur du camp.  Je me postais toujours au portail d'entrée, avec d'autres camarades prisonniers, faisant semblant de m'intéresser à la routine matinale.  Tandis que les coolies se dirigeaient vers leur travail, je me dirigeais vers eux à contre sens, en chantant.  Au milieu du chant - un chant typique des travailleurs chinois - je plaçais mon chiffre.  Ceci était l'indice pour mon coolie.  Le chiffre que j'entonnais était celui qui était peint sur le mur de la toilette, et le coolie savait qu'il devait s'y rendre, passer sa main aux alentours du chiffre et en extraire le morceau d'emballage de chewing-gum qui s'y trouvait, caché dans un petit trou dans le mur.  Le coolie gardait le message sur lui jusqu'à l'heure du départ, et au moment de partir et de subir la fouille du départ, il le mettait en bouche.  Si les Japonais lui demandaient, pour quelque raison que ce soit, d'ouvrir la bouche, il était prêt à avaler l'emballage de papier et le message avec.

 

Chaque fois qu'un coolie apportait un message au camp, il le mettait dans la bouche.  Selon le plan convenu d'avance, lorsque l'équipe des Chinois arrivait le matin, j'étais toujours près du portail d'entrée ou marchant dans la rue principale du camp et celui qui avait un message pour moi devait faire un léger signe affirmatif de la tête pour indiquer qu'il avait un message.  S'il n'en avait pas, pour être sûr, il secouait la tête dans l'autre sens.  Je tirai à mon profit l'habitude qu'ont les Chinois de se racler la gorge et de cracher, et leur demandai de cracher beaucoup pour habituer les Japonais au fait qu'ils étaient tous plus enclins que d'autres à cette vilaine habitude.  Au moment opportun, le coolie crachait son message et je me précipitais dessus.

 

Rétrospectivement, il est comique de penser que c'est ainsi que nous parvenaient, au camp de Weihsien, toutes les nouvelles de la guerre.  Il est encore plus comique de savoir que je diffusais les informations reçues, après les avoir décodées et dactylographiées, en collant des bulletins sur les murs des toilettes, procédé que je dus discontinuer car les gens restaient trop longtemps pour les lire et les autres s'en plaignaient.  Il y avait trop de gens et pas assez de toilettes.  J'essayai ensuite d'afficher les nouvelles aux lavabos, mais comme il fallait aussi y laver son linge et que les lecteurs avides d'informations y restaient trop longtemps et étaient dans le chemin des mères de famille qui avaient des piles de linge à laver, je dus aussi abandonner ce système.  Finalement, je me contentai de la diffusion de bouche à oreille, mais même ceci dut être abandonné car nous avions appris qu'il y avait deux ou trois prisonniers qui avaient tourné leur veste et informaient les Japonais dans l'espoir d'en obtenir quelque privilège personnel.

 

Pour dérouter ces «moutons», je me lançai dans la diffusion de fausses rumeurs - que l'Empereur du Japon avait été assassiné, que deux cent mille Japonais avaient été tués lors d'une seule bataille, et ainsi de suite - je mêlai les rumeurs aux informations véritables.  Ceux qui étaient au courant savaient distinguer le vrai du faux.

 

Pendant tout un temps, nous n'eûmes à Weihsien aucun contact avec les communistes, ce qui était nouveau pour moi puisque je les avais subis pendant presque sept ans.  Mais je me rendis vite compte qu'il y avait des communistes parmi nos coolies chinois, et ils commençaient à passer de la littérature communiste en contrebande.  Les Japonais mirent vite la main sur cette propagande des rouges, et ils punirent les équipes et changèrent fréquemment les coolies.  Dès que les Japonais en eurent trouvé la source, les Chinois arrêtèrent  d'essayer de nous intoxiquer avec leur propagande.

 

Un jour quelqu'un du camp, qui ne connaissait pas le chinois, reçut une longue lettre adressée à tous les prisonniers du camp.  La lettre venait du commandant communiste du «Gouvernement Communiste Chinois du Shansi, du Hopeh, du Shantung et du Honan» et avait été transmise par un coolie.  Les Japonais l'auraient évidemment détruite si la lettre était arrivée par courrier.  Monsieur McClaren m'apporta la lettre pour que je la traduise pour lui et pour le comité du camp.

 

C'était la propagande communiste habituelle, très habile, très polie, sympathisant avec nos «souffrances dans le camp».  Ils étaient de notre côté dans la lutte commune contre l'impérialisme, disaient-ils, et avaient un plan pour nous libérer.  Ils proposaient que nous nous soulevions à l'intérieur du camp, tandis qu'eux-mêmes attaqueraient de l'extérieur, pendant la nuit.  Ils évacueraient ensuite le camp dans le Yenan, et nous cesserions d'être opprimés par l'impérialisme Japonais.

 

Monsieur McClaren lut ma traduction au comité du camp, qui fut peu enthousiaste.  La lettre présentait un tout petit problème.  Le comité ne voulait pas risquer d'offenser les communistes, qui nous entouraient, et ne voulait pas non plus initier un scénario de révolte.  Si l'insurrection échouait, que l'attaque communiste réussissait, et que nous étions tous évacués au Yenan, nous serions dans une situation encore plus désespérée.  Finalement, après avoir beaucoup réfléchi, le comité concocta une lettre remerciant les communistes pour leur amabilité et leur souci, et expliquant que comme seuls trois cents des mille sept cents internés seraient capables d'effectuer la marche vers le Yenan, nous estimions qu'il était préférable de rester sur place.  Nous ajoutions que nous avions appris que la guerre se déroulait tellement bien que nous étions certains d'être bientôt libérés, et qu'il était par conséquent plus sage d'attendre.  Nous expédiâmes la lettre via le coolie qui avait apporté le message, et j'avais ici une longueur d'avance, puisque dorénavant j'évitais soigneusement ce coolie lorsque j'expédiais les messages du camp aux guérilleros nationalistes.

 

Je pressentais que ce message des communistes signifiait que la fin était beaucoup plus proche que nous ne le croyions alors, et le 11 août Tipton et Hummel nous firent savoir que les Japonais étaient sur le point de se rendre, nous conseillant de nous préparer.  Ils nous demandaient si nous pensions qu'il était souhaitable que les nationalistes interviennent immédiatement.  Nous répondîmes tout de suite que nous avions décidé d'attendre, puisque la fin était si proche, que les Américains nous libèrent.

 

En effet, les Américains ne tardèrent pas à nous libérer.  Moins de vingt-quatre heures après la reddition japonaise, nous en fûmes avertis de la manière la plus glorieuse et la plus spectaculaire.  Le 14 août, il y avait un air d'expectative partout dans le camp.  Tout le monde sentait que quelque chose d'important s'était produit, mais nous avions peur de nous exprimer, peur de prononcer le mot «victoire».  La tension et l'excitation allaient croissant, et le matin du 15 août nous sûmes que l'attitude de déjection des officiers japonais ne pouvait signifier qu'une seule chose - que la guerre était finie et qu'ils l'avaient perdue.

 

Et puis soudain, dans le ciel - un superbe ciel d'été, bleu et sans nuages - apparut au-dessus du camp un grand bombardier américain, un B-25.  Il volait tellement bas que nous pouvions lire, peint sur ses flancs, les mots «Flying Angel» et ces mots nous paraissaient vraiment aptes.  Tous les internés commencèrent à chanter «God Bless America».  L'avion décrivit plusieurs cercles en nous survolant, et le camp tout entier s'était éparpillé dans le périmètre, hurlant, chantant, faisant de grands gestes.  Le «Flying Angel» disparut, prit de l'altitude, puis revint, et nous pouvions compter nos sauveurs tombant littéralement des cieux.  A l'ouverture des parachutes, tout le monde s'écria, hurla, tapant des pieds, criant des «hourra».  Tous étaient fous de joie, les gens criaient, riaient, se serraient dans les bras et s'embrassaient, se tapaient dans le dos, et tout le camp se précipita vers le portail principal pour accueillir les aviateurs américains.

 

Les gardes Japs étaient encore de faction, mais ne firent rien pour nous arrêter, et les hommes, femmes, et enfants franchirent le portail, respirant l'air libre pour la première fois depuis deux ans et demi.

 

 

Les parachutistes avaient atterri dans les champs de sorgho et, comme les épis étaient très hauts, nous dûmes aller les chercher pour les guider.  Les cris joyeux fusaient partout: «Où êtes-vous ?» «Ici, par ici !», jusqu'à ce que nous les eûmes tous rassemblés.  Un jeune Major américain, Stanley Staiger, était leur chef.  Il avait des armes au cas où les Japonais nous causeraient des problèmes, mais nous pûmes l'assurer du contraire.  La guerre était finie pour les Japs ici à Weihsien.

 

Le Major Staiger fit son entrée dans le camp, porté sur les épaules de quelques uns des plus solides d'entre nous.  De tous les côtés, les Japs le saluaient et faisaient des courbettes en signe de déférence.  Le jeune Major les saluait en retour avec une précision toute militaire, juché sur les épaules des hommes qui, peu de temps auparavant, avaient été leurs ennemis haïs et inférieurs.  Ils étaient maintenant à nouveau des hommes libres, forts de leur victoire mais avec une retenue admirable n'en faisant pas ostentation, si ce n'est pour montrer que le pouvoir était maintenant entre leurs mains et plus aux mains de leurs geôliers.

 

Tandis que le Major attendait que les officiers japonais se rassemblent, une vieille dame accourut et lui embrassa la main.  Il rougit violemment, mais accepta les remerciements plutôt que de les refuser et faire de la peine à la vieille.  Il courut presque dans les bureaux où les gardes japonais s'inclinèrent très bas.  Le commandant japonais plaça son sabre sur la table.  Le Major Staiger accepta la reddition.  Nous étions maintenant libres, pratiquement parlant, et un immense hourra parcourut le camp - hourra pour les Etats-Unis, des «God Save the King» des britanniques, hourra pour tous les alliés.  Tous les hymnes nationaux des nationalités représentées au camp furent entonnés par leurs citoyens, et cette journée d'août fut une joyeuse cacophonie.

 

Entretemps, le Major Staiger et le commandant discutaient des l'ordre du jour et comment la direction du camp pourrait être reprise en mains.  C'était impressionnant de voir cette poignée de jeunes para commandos, compétents, efficaces, et aimables, prendre leurs postes.  Ils étaient tellement pleins d'énergie qu'ils réussirent même à en communiquer un peu à nos rangs hagards et infirmes.

 

Le lendemain il y eut d'autres avions, et plus tard des B-29 de la base d'Okinawa nous parachutèrent des vivres.  Juste après, le Colonel Hyman Weinberg arriva, en provenance d'une base chinoise, et c'est lui qui supervisa l'évacuation du camp par train et par avion, ce qui lui prit deux mois.  Je fus un des derniers à quitter le camp, m'envolant pour Pékin en octobre 1945.

 

Chapitre XIX –

Une Victoire vouée à l'Échec

 

Ce ne fut pas la faute du Colonel Weinberg si l'évacuation du camp prit deux mois au lieu d'un jour.  Je pense qu'il était l'un de tout premiers officiers militaires américains à avoir vu les tactiques de harcèlement et de destruction que les communistes chinois entamèrent dans la région dès la reddition japonaise sur le terrain.  Pendant que le monde entier célébrait la victoire, les événements prenaient déjà une tournure tragique.  Les Japonais s'étaient rendus le 14 août 1945; les communistes ouvrirent les hostilités contre leur propre gouvernement avant la fin du mois. 

 

Le Colonel Weinberg connaissait bien les méthodes d'efficacité à l'américaine.  Il avait joué un rôle dans l'énorme flot de matériel et d'équipement américains qui avait envahi toute la région, depuis les confins de l'Australie jusqu'à Balikpapan, et qui était destiné à bouter les Japonais hors du Pacifique.  On ne peut lui en vouloir d'avoir cru qu'il pourrait établir un bon programme pour évacuer le camp en un temps record.  Les Américains avaient procédé à tant d'autres opérations plus importantes et plus impressionnantes que celle-ci devait lui paraître un jeu d'enfant.

 

Il passa des heures à élaborer un projet détaillé.  Il basait ses calculs sur le nombre de personnes au camp et le nombre de wagons nécessaire pour composer un train d'une importance suffisante pour les transporter, avec leurs bagages, à Pékin. 

 

Il en déduisit qu'il pourrait évacuer tout le camp en un jour, avec trois trains.  Il croyait, bien sûr, qu'il obtiendrait tout ce qu'il lui fallait comme matériel roulant, et qu'il pourrait en réquisitionner plus si nécessaire.  Quelques uns d'entre nous, qui étions plus au courant que lui de l'état des chemins de fer chinois, et qui prévoyions nettement moins qu'une coopération à 100% de la part des communistes, lui fîmes remarquer que ce n'était pas tellement une question de combien il lui faudrait de trains et de wagons, mais de combien il lui en resterait.  Le colonel nous prit pour des pessimistes et attribua notre pessimisme à notre longue détention.  D'ailleurs, puisque nous étions (d'après lui) des étrangers qui avions vécu tellement d'années dans la lenteur et la torpeur de l'Extrême-Orient, il était convaincu que nous étions incapables de comprendre l'efficacité et la rapidité des méthodes américaines.

 

L'enthousiasme du Colonel Weinberg en prit un coup, cependant, quand il se rendit compte que, lorsque ses projets devraient se concrétiser, il ne pourrait ni assembler trois trains de wagons, ni même un seul train.  Par la suite, il apprit que les voies de chemin de fer étaient en réalité une seule voie unique pour l'entièreté du trajet, ce qui signifiait des aiguillages et des tours et détours sans fin.  Il commençait à entrevoir les complications, mais ne désespéra pas.  Plus tard, il fut informé des mouvements des troupes communistes, ce qui signifiait qu'il faudrait les prendre en considération.  Quelques uns des ex-internés et moi-même nous accordâmes avec le Général communiste pour que tous les prisonniers puissent quitter le camp sans dommage, à condition que tous soient partis endéans les quinze jours.

 

Alors qu'auparavant le Colonel Weinberg avait montré tant d'empressement que nous avions dû le freiner, il avançait à présent avec tant de circonspection, à cause de toutes ces complications, que nous savions que nous ne pourrions pas évacuer le camp dans les quinze jours requis par le Général communiste.

 

Nous n'arrivions plus à le persuader, et puisqu'il ne connaissait pas aussi bien que nous les communistes et leurs méthodes, il ne tint aucun compte de ce délai de quinze jours mais continuait son travail de préparations lentement, posément, prudemment.

 

Après quinze jours, il avait réussi à évacuer deux trains de prisonniers et leurs bagages, c'est-à-dire moins de la moitié du camp.  Les communistes firent alors sauter le pont de chemin de fer qui se trouvait à proximité et mirent la voie hors d'usage.

 

Voici donc, en septembre 1945, la preuve s'il en fallait que les communistes étaient en train de détruire sciemment les biens du pays et que leur promesse de collaboration était, et avait toujours été, un mensonge.  La guerre avec le Japon était terminée; ils ne pouvaient plus se retrancher derrière elle pour cacher leurs crimes et leurs dissensions.  Ils se montrèrent donc au grand jour.  La propagande suivit.  Leur but était de faire croire que les communistes chinois étaient des simples patriotes, des «réformateurs agraires» dont le seul but était de délivrer la Chine de son «gouvernement criminel et corrompu».  Pour le soldat allié moyen, et pour le monde entier, fatigués d'une guerre épuisante contre les fascistes en Europe et dans le Pacifique, cette «guerre civile» entre Chinois communistes et Chinois nationalistes revenait à une querelle de famille dont ils n'avaient que faire.  Le soldat moyen ne pensait qu'à rentrer chez lui, retrouver sa famille, son emploi.  La propagande communiste exploita ce sentiment au maximum.  On se rendit compte plus tard que partout leurs agents s'occupaient d'intensifier ce mouvement de «retour au foyer».

 

C'est ce que je constatai lors de mon retour à Pékin, en octobre 1945.  On avait finalement évacué le camp par la voie des airs, et je fus l'un des derniers à partir, deux mois après la défaite japonaise.

 

.......  etc.

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            Notes :

 

 

     1

Le Général Liu Po-cheng, l'un des généraux communistes les plus durs, avait passé trois ans à l'Académie Militaire de l'Armée Rouge à Moscou, le premier des généraux chinois à être formé par les Russes.  On dit qu'il a été blessé dans chacune de ses batailles, et les Chinois le surnomment le «Dragon à un Œil», ou bien Liu Tu-yen, « Liu à l'Œil Mort», car il avait perdu un œil lors d'une bataille.

 

Communiste pur et dur depuis ses vingt ans, Liu s'était battu avec les Russes en 1929 contre l'armée mandchoue du Maréchal Chang Hsueh-liang, et eut ainsi l'honneur douteux d'être le premier général communiste chinois à s'être battu, du côté d'une puissance étrangère, contre ses propres compatriotes.

 

     2

Les Trappistes se virent obligés d'abandonner leur vœu de silence pendant leur emprisonnement.  Quand, par la force des circonstances, ils furent libérés de leurs vœux, ils parlaient tous à la fois sans s'arrêter, comme pour compenser leurs années de silence.