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AU REVOIR, LA CHINE

 

Steve

 

C'était un garçon taciturne et timide. Sur le bateau-cargo qui faisait route de Shanghai à Gênes, il servait comme troisième officier de pont. Nous prenions nos repas ensemble dans le local qui servait à la fois de salle de restaurant et de lieu de séjour pour les douze passagers et les quelques officiers et chefs mécaniciens de bord.

 

La recherche d'un quatrième joueur de bridge nous avait poussés à le solliciter. Il était bon aux cartes et s'était mis au bridge avec application. De jour en jour il devenait un partenaire plus acceptable.

 

J'aimais ce garçon pour sa retenue et ses silences. Il me semblait avoir un passé à me confier et son sourire énigmatique m'incitait à engager le dialogue. Toutefois la règle à bord à cette époque était de ne pas encourager les échanges entre les passagers et l'équipage. Le capitaine y veillait et il se satisfaisait de la seule présence de son épouse à sa table, sans jamais y inviter un passager. Il me restait donc à rencontrer Steve occasionnellement, dans sa cabine ou sur le pont supérieur quand il était de quart et assurait son service.

 

Sans être bel homme, il avait de l'allure dans sa tenue d'officier de marine et la casquette ajoutait à son prestige. Grand, mince, cheveu court et menton volontaire, il ne fumait pas et montrait du savoir-vivre. L'œil observateur se laissait entrevoir à travers des paupières légèrement fermées et comme un peu gonflées.

 

Nous étions à bord depuis trois semaines et approchions des côtes du Japon quand il me confia un paquet enveloppé dans du papier brun. Il souhaitait que je le garde chez moi pendant quelques jours. On ne parlait pas de drogue en ce temps-là et je crus qu'il s'agissait de lettres intimes. Je déposai donc le petit colis dans un tiroir de ma cabine, sans plus y penser.

 

Quelques jours plus tôt, nous avions célébré Noël à bord dans une unanimité extraordinaire malgré le peu de collaboration du capitaine. Nous avions l'intention d'utiliser le lounge (salle de séjour) pour célébrer la messe de minuit. Cela ne plaisait guère au capitaine, un brin anticlérical quoique baptisé et ayant vécu dans un orphelinat catholique au Danemark. Il avait donc fait passer une note à ses hommes leur signalant la possibilité d'assister à une messe de minuit, mais ajoutant que si un membre de l'équipage s'y opposait, celle-ci n'aurait pas lieu...

 

À ma grande satisfaction, cette remarque peu engageante avait mobilisé tout l'équipage dans le bon sens ! C'est ainsi qu'outre les passagers avec lesquels nous avions répété des Christmas Carols, les hommes au grand complet étaient là pour fêter religieusement la Nativité, officiers et mécaniciens en tête, croyants et incroyants, tous, sauf le capitaine et son épouse. Il fallut attendre la célébration de la fête de Pâques, en rade de Haïfa, pour qu'il revienne à des sentiments plus chrétiens et me requière de célébrer la messe dans le poste de commandement à l'étage supérieur.

 

À Noël donc, nous étions en rade dans le port de Pusan, en Corée du sud et quelques G. I. étaient montés à bord pour retrouver des copains. Après la messe de minuit, le réveillon s'organisa différemment selon les origines et les sensibilités. Steve jouait au poker dans sa cabine avec des officiers. La chance était de son côté car, à un certain moment, il sortit de sa cabine avec un récipient rempli de dollars qu'il distribuait aux amis en leur souhaitant « Joyeux Noël » ! Sans doute était-il déjà un peu éméché !

 

Durant les temps de quart, quand la nuit était étoilée et la mer paisible, je me glissais sur le pont supérieur pour écouter Steve me raconter sa vie, tandis que nous naviguions vers Hong-Kong et les Philippines.

 

Né dans une famille nombreuse, de parents nécessiteux, très tôt il avait été abandonné à lui-même et avait dû se débrouiller tout seul. Malheureusement il débuta mal dans la vie car il se joignit à une bande qui préparait l'attaque d'une banque locale. Le coup échoua et ils furent cueillis par la police. Steve fut envoyé, sous surveillance, dans un groupe qui travaillait en forêt. Ce fut son premier métier : bûcheron... involontaire.

 

Plus tard, un parrain voulut bien s'occuper de lui et le suivre dans une école où l'on enseignait la boxe. Il espérait devenir boxeur professionnel. Mais quand il découvrit que la plupart de ces combats étaient fixés, c'est-à-dire que les résultats en étaient déterminés d'avance, il abandonna, dégoûté.

 

C'est alors qu'il s'engagea dans l'armée américaine. C'était la fin de la guerre ; il eut le temps d'apprendre le métier de soldat avec ses exigences et ses risques. Puis la guerre terminée, une fois démobilisé, ne sachant que faire, il tenta sa chance et s'inscrivit comme junior officer ou officier de pont sur notre bateau, le Sir John Franklin. On manquait de personnel à l'époque. Avec des rudiments de navigation appris à la hâte, il réussit à se faire engager.

 

Un soir, vers la mi-janvier, nous étions à l'ancre dans le port de Manille, j'avais surpris Steve en vive discussion avec deux matelots qui l'avaient menacé d'un couteau. Il voulait les dénoncer au consul américain. Je m'efforçai de le persuader d'attendre le lendemain et d'éviter d'aggraver la situation. Steve refit un tour d'inspection du bateau. Quand il revint, il avait retrouvé son calme. Il se mit à parler. Je le sentais en confiance. C'est alors qu'il me dit : « Je ne me suis jamais senti aussi bien avec d'autres personnes qu'avec vous. J'ai envie d'être bon, gentil et propre quand vous êtes près de moi, même si je ne parle pas. J'ai besoin de vos conseils. Vous êtes la première personne qui me témoigne un réel intérêt et cela me rend heureux. » Il me parla très librement de ses expériences antérieures avec des femmes de rencontre, dans chaque port. « Hier, me dit-il, j'en ai rencontré une, mais — et c'était nouveau pour moi — à cause de notre amitié, je n'ai pas désiré faire l'amour avec elle. »

 

Un autre soir, il me posa quantité de questions sur le pape, la hiérarchie catholique, les rites, la confession. Il en vint aussi à me parler du colis qu'il m'avait confié. Il s'agissait d'une sombre histoire de pot-de-vin reçu pour avoir fermé les yeux dans le vol de centaines de cartons de cigarettes destinées aux cantines de l'armée américaine stationnée au Japon. Le F. B. I. avait fait une enquête abord tandis que nous faisions escale à Yokohama, mais n'avait rien trouvé de compromettant (et pour cause !). Pourtant le paquet contenait plusieurs milliers de dollars. Cet argent lui brûlait les doigts. Comment s'en débarrasser sans être accusé ? Après un examen de la question, je lui conseillai de jeter le paquet à la mer qui en disposerait à l'avantage du trésor américain, puisqu'il l'avait volé. Et c'est allégrement que nous vîmes disparaître les dollars dans l'Océan Pacifique !

 

Steve était un buveur invétéré et durant les fêtes du Nouvel An, il avait pu se ravitailler en alcool au Japon. En principe, l'alcool était interdit pendant la navigation, mais aux escales quelques matelots ou officiers en ramenaient en cachette. La consommation à bord donnait lieu alors à d'étranges spectacles ! Ainsi, une nuit, un terrible tapage parvint de la cabine de Steve. Nous n'avions pas encore atteint les Philippines et c'était avant qu'il ne me fasse ses premières confidences. Le télégraphiste du bord vint me trouver en catastrophe : « Il faut absolument intervenir chez Steve, il est en train de tout casser ! » Effectivement, quand j'entrai dans sa cabine, c'était la désolation. Des bouteilles vides jonchaient le sol. D'autres, à moitié pleines, s'étalaient sur le bureau au milieu de verres sales. En silence, je saisis tout le fatras qui avait servi à la beuverie et l'expédiai à la mer par le hublot. Steve était affalé sur sa couchette. En passant devant lui, je laissai tomber : «Tu me dégoûtes ! » et j'allais quitter la cabine quand il me retint vigoureusement par les bras et me serrant contre lui, il supplia Père, il ne faut pas m'abandonner ! » « On en reparlera, lui répliquai-je, quand tu seras sobre ! » Et je le laissai.

 

Pendant deux jours, je ne le revis plus, honteux qu'il était de ce qui était arrivé. Puis nous reprîmes nos conversations sur le pont supérieur et depuis ce jour, il cessa complètement de boire.

 

Trois mois après, nous étions devenus de véritables amis. Lorsque je quittai le bateau dans le port de Gênes, je lui fis mes adieux en lui remettant, en souvenir, une chaîne d'or et une médaille scapulaire achetées à Manille : «Accepte cela en signe de notre amitié. Je te donne aussi deux conseils : marie-toi, car tu as besoin d'être aimé et de donner ce qui est bon en toi à des enfants qui seront les tiens. Et rengage-toi à l'armée, car il te faut un cadre de vie solide et structuré. »

 

Des années passèrent. Durant la guerre de Corée, je reçus une lettre toute couverte de boue. Elle était postée du Japon. C'était Steve qui m'écrivait. Il me narrait comment il avait été sauvé miraculeusement d'un éclat d'obus qui s'était écrasé sur son badge métallique. Il m'annonçait, heureux, qu'il avait suivi mes conseils puisqu'il avait rejoint l'armée et qu'il se marierait bientôt : « Je suis fiancé à Phyllis, c'est une belle et bonne jeune fille américaine que j'épouserai dans quelques mois. »

 

Huit ans plus tard, de passage aux États-Unis, je rendis visite à Steve. Il était devenu capitaine et papa de trois beaux enfants, un garçon et deux filles. Comme je lui téléphonai de New York, il insista vivement pour que je me rende en Virginie afin de faire connaissance de sa femme et de ses enfants. Ce que je fis six mois plus tard.

 

Je fus émerveillé. Steve ne buvait plus. Un coca-cola ou une limonade était sa seule boisson à table. C'était un mari et un père modèle, racontant chaque soir une histoire à ses petits. Membre du conseil paroissial de son église, il était propriétaire de sa maison où je passai deux nuits. Il insista pour me présenter au Général, commandant sa base militaire. Ce fut un moment solennel et important pour lui comme pour moi. Il me sembla que ce fut sa manière de me prouver que mes conseils avaient été bien suivis et qu'il était devenu l'homme qui me faisait honneur.

 

Retour aux sources (1991).

 

Depuis deux ans, je souffrais d'un voyage en Chine annulé. Les événements de Tien An Men m'avaient empêché de retourner quelques jours à Hungtung au Shansi, là où j'avais exercé mon ministère dans les années 1939-1943, travail repris par mes confrères Keymolen et Wenders de 1946 à 1954.

 

J'avais reçu quelques nouvelles encourageantes lors de mon dernier voyage en 1981 ou par des courriers occasionnels, mais rien ne valait un déplacement personnel.

 

Une somme importante rassemblée depuis deux ans en faveur du diocèse attendait un porteur discret et sûr. Sentant le poids des années réduire légèrement mes forces physiques, je me disais qu'il était temps d'organiser ce retour. Si j'attendais encore, ce serait trop tard. Bientôt ma décision fut prise : je ferai un voyage-pèlerinage avec pour objectif la rencontre des hommes.

 

Pour limiter les frais, je choisis la Tarom, ligne roumaine. Voyage aller-retour pour 37.300 francs, mais avec deux escales, Bucarest et Karachi, et 16 6.17 heures de vol. Avec Sabena et Air France, vous êtes à Pékin en 9 heures d'un vol non-stop, mais cela coûte presque le double...

 

Le dimanche 28 avril, des amis me conduisent à avenue en début d'après-midi. Avion fort rempli jusqu'à l'escale de Bucarest. En débarquant, j'y rencontre un jeune ami venu retrouver son épouse et la petite fille qu'ils vont adopter. Ensuite voyage sans histoire jusque Karachi, puis Pékin avec un survol grandiose d'un Himalaya ensoleillé, suivi de cinq heures de vol au-dessus du désert : Tibet, Sinkiang, Mongolie extérieure et intérieure. Enfin Pékin vers 18 h, heure locale. Un ami, Guy Trouveroy, conseiller d'ambassade, est à l'aéroport pour m'accueillir. Je logerai chez lui à l'aller et au retour et bénéficierai ainsi d'un confort européen et d'une ambiance familiale : dès le premier soir je suis mis à contribution et je fais du baby-sitting pour les trois jeunes enfants !

 

Le lendemain dans l'après-midi, je prends le train Pékin-Linfen qui me conduira à destination le let mai à 7 h du matin. Il y a 750 km à parcourir. G. Trouveroy m'a procuré une couchette en classe molle et je voyage avec un couple de Chinois retraités venant de Formose pour retrouver des parents à Linfen. Nous faisons connaissance et j'exerce un peu mon chinois en les écoutant. À Linfen, personne pour m'accueillir ! Qu'importe. Ce sont mes compagnons de voyage qui demanderont à leurs parents de me conduire à l'église. Œcuménisme mis en pratique par ces protestants affirmés. Je les remercie chaleureusement.

 

L'église de Linfen est située dans une petite allée poussiéreuse et grise à l'arrière d'une avenue macadamisée. Surgie de rien après la guerre, elle compte déjà quatre cent membres avec un hôpital de deux pavillons et une église de trois cents places, construite il y a trois ans. L'autorité civile n'a pas permis d'y ajouter un clocher, mais à force d'insistance, le curé a pu obtenir de placer sur le toit plat de son église une croix de quinze mètres de haut, éclairée aux grandes fêtes.

 

À peine arrivé, je déjeune avec les trois prêtres chinois présents. Ils viennent de terminer les prières du matin et la messe. Ils me disent que l'évêque, monseigneur Han, 82 ans, m'attend à Hungtung en fin de matinée, ainsi que la plupart des prêtres du diocèse. Le plus jeune, le Père Suen, bientôt trente ans, me propose de l'accompagner sur sa petite moto, ce sera plus rapide que le bus. O.K. Me voilà parti avec lui, mon sac en bandoulière devenu sac-à-dos. Trois quarts d'heure plus tard, nous entrons dans le village et, après une courte côte sur une route macadamisée, il faut emprunter un chemin de terre assez hasardeux pour rejoindre l'église dont je fus le curé il y a... 50 ans. Elle fut promue modeste cathédrale depuis que les Rouges ont rasé l'église principale construite en ville par les Franciscains hollandais.

 

À peine descendu de moto, je suis reçu par le nouvel évêque coadjuteur, monseigneur Suen, qui fut intronisé le 22 février (fête de la Chaire de Saint Pierre à Rome, c'est tout un programme!) en présence de dix mille fidèles. Comme les seize prêtres que je retrouve à midi, il est habillé à la Mao, car c'est encore l'usage en province, même si la coutume est de plus en plus abandonnée dans les villes.

 

Revoir chaleureux, échange de souvenirs, le tout scellé dans un bon repas autour de deux tables rondes. J'y suis en sandwich entre les deux évêques.

 

Après la sieste d'usage, entretiens successifs avec chacun des deux évêques. Monseigneur Han (Monseigneur Han est décédé le 21 décembre 1991. NDLR.) habite mon presbytère qui n'a plus été ravalé depuis cinquante ans! La pauvreté est apparente, mais ce n'est pas la misère. Elle est peut-être nécessaire pour ne pas trancher sur l'ensemble des habitations.

 

Nous visitons les lieux. L'hôpital est propret maïs très simple. (Le diocèse a ouvert d'autres petits hôpitaux dans cinq autres paroisses, dont Linfen où se trouve l'hôpital central.) Ce projet, commencé par mon confrère Michel Keymolen vers 1946, porte ainsi de nombreux fruits. La maison des Sœurs où je photographie les vingt jeunes religieuses, toutes habillées de noir, pantalon et veste au col Mao. La supérieure aux cheveux blancs m'interpelle : « Me reconnaissez-vous ? Je suis la petite Kong de Fan Ts'uen ! »

 

Pour la facilité, je loge à Linfen et j'y retourne à moto. Le lendemain, de vieux chrétiens viennent me voir : ils ont appris mon arrivée. Nous évoquons des souvenirs... Les officiels, responsables du Bureau des Affaires Religieuses pour le sud de la province, me rendent leurs devoirs. Ils sont venus avec une voiture pour me montrer la ville (deux cent mille habitants) et quelques monuments. J'apprécie leur geste et fais avec eux visite et photos d'usage. Ensuite, le curé nous recevra tous à dîner.

 

C'était là l'essentiel de mon court séjour. J'ai rencontré des chrétiens bien portants et très pieux, conscients de leurs responsabilités et désireux d'entreprendre. Ils jouissent de plus de liberté et vivent mieux depuis qu'ils peuvent, eux-mêmes, organiser leurs cultures.

 

J'ai poursuivi mon voyage en bus (neuf heures pour mes péchés dans un bus de chantier surchargé et inconfortable !) avec arrêt à Loyang et visite des fameuses grottes de Longmen, puis entrain-couchettes, classe dure jusque Shanghai. Mon ami et correspondant depuis douze ans, Matthias Mei, l'ancien servant de messe de Charles Meeus, m'accueille chez lui comme un frère et se coupe en quatre pour me rendre le séjour aussi agréable qu'intéressant. Échanges et partages fraternels avec lui, sa femme et son fils, que j'avais baptisé en secret il y a dix ans.

 

J'en profite pour faire un saut à la cathédrale et rencontrer les Pères Jésuites de Zikawei. Nous obtenons l'adresse du Père Vincent Tsu (Le Père Vincent T'su est décédé en 1994.), un prêtre de l'église clandestine, deux fois condamné à de longues peines de prison. Il est logé dans une maisonnette de jardinier et prisonnier sur parole. Nous passons quatre heures en sa compagnie à écouter le récit émouvant de ses épreuves. I1 semble les avoir bien surmontées car, à septante-quatre ans, il reste vigoureux et lucide. Il est le neveu d'un des six premiers évêques chinois, monseigneur Simon Tsu, évêque de Haimen, qui fut le diocèse de nos confrères Pardoen, Meeus, Willichs et Massin.

 

Je garde de ce voyage en Chine le souvenir d'un pays en paix, peuple de gens à bicyclette, commerçants avisés et actifs dans les villes et agriculteurs soigneux, cultivant un gigantesque potager, dans les campagnes. Pendant tout mon voyage, à part un camion de militaires armés, je n'ai pas rencontré de soldats.

 

J'ai parlé avec beaucoup de Chinois. Ils sont en bonne santé, aucun ne souffre d'obésité. Ils travaillent ferme au renouveau ou à la croissance du pays. Ils ont le désir de progresser personnellement et, s'ils sont des intellectuels, nourrissent le secret espoir d'aller un jour parachever leurs études à l'étranger. Ils reconnaissent les impératifs parfois pesants du régime. La famille est pénalisée à partir du deuxième enfant. Mais ils s'en accommodent, faute de plus de liberté. Il faut bien admettre qu'avec un milliard cent dix-sept millions d'habitants, la surpopulation est flagrante. Cependant dans la pratique, on voit les libertés gagner du terrain et rendre le régime plus humain et plus acceptable. Prions pour que le Vatican trouve la formule qui permette de rétablir un certain type de relation avec l'Église de Chine. Après quarante ans de libération, cela semble nécessaire.

 

Ceux qui sèment dans les larmes (1994)

 

Durant la dernière semaine de mai 1994, j'ai pu réaliser un rêve fou que je nourrissais depuis des années: après 50 ans d'absence, retourner sur les lieux où j'avais fait mes premiers pas comme jeune missionnaire. C'est pour vous permettre de découvrir les progrès accomplis au diocèse de Hungtung, à 750 km au sud-ouest de Pékin que je vous livre ces dernières lignes

 

Grâce à la collaboration efficace de notre ambassade, j'ai pu obtenir de partir sans séjourner à Pékin, si ce n'est le temps de rencontrer notre obligeant secrétaire d'ambassade, Michel Malherbe, qui me délivra le billet de train et la réservation de couchette demandée.

 

Dès le mardi de Pentecôte, j'étais au cœur du diocèse après avoir brûlé la gare de Hungtung — où fanfare et majorettes m'attendaient en vain — et débarquais trente km plus loin à Linfen, où personne ne m'attendait! Il faut reconnaître que de Belgique, il n'est pas facile d'être au courant des horaires de train et qu'il faut s'attendre à des approximations. Un jeune taximan voulut bien me conduire à l'église pour un prix raisonnable — il faut à nouveau discuter le prix avant de s'embarquer ! — en me confiant que j'étais « le premier étranger qu'il véhiculait depuis deux ans ».

 

À Linfen, l'église est à côté de l'hôpital des yeux et se confond avec celui-ci. Il y a une trentaine de lits et j'avais occupé un de ceux-ci lors de mon passage trois ans plus tôt. Le curé et aussi médecin de l'hôpital avait pris l'initiative de me loger. J'avais même reçu la visite d'officiels de la ville qui m'avaient, dans leur voiture, fait les honneurs des monuments importants de leur cité. Néanmoins après mon départ ils avaient mis le curé à l'amende pour ne pas m'avoir fait loger à l'hôtel des étrangers. Ce me fut de nouveau imposé à la fin de mon séjour, à Linfen.

 

Mais à Hungtung, par contre, je n'ai rencontré aucune difficulté de parcours et de séjour. Arrivé là dès le mardi après-midi, j'organise ma visite avec l'évêque et deux curés, celui de Hungtung (Zhuang Yuan) et celui de Zhao Cheng, une ville en développement à trente km au nord.

 

Mon désir était de visiter les chrétientés que j'avais fréquentées ou évangélisées jadis, c'est-à-dire de 1939 à 1943. Cela fait plus de 50 ans et je ne m'attendais pas à autre chose qu'à rencontrer quelques anciens qui se souviendraient encore de ce jeune missionnaire samiste, seul étranger dans la région, venu servir un diocèse nouvellement fondé.

 

Il me faut reconnaître que l'accueil dans une dizaine de villages où se trouvaient des communautés chrétiennes et des églises m'a tout simplement bouleversé et ému parfois jusqu'aux larmes. Grâce à des véhicules empruntés, jeep ou petite camionnette permettant de se faufiler souvent dans des chemins poussiéreux de montagne, j'ai parcouru le diocèse pendant cinq jours du sud au nord et d'est en ouest, faisant plus de 300 km.

 

Dans la plupart des villages, j'étais attendu à l'entrée par des jeunes portant des drapeaux puis des majorettes avec leur tambour et une fanfare de musiciens. Le temps d'arriver dans l'enclos de l'église, on retrouvait les chrétiens et l'on entrait dans le sanctuaire pour le temps d'une prière commune chantée. Après cela, commençait l'accueil avec tasse de thé ou rafraîchissement, présentation par un des prêtres, discours et remerciements. Le tout se clôturait par les photos de circonstance dont les Chinois sont très friands. Au départ cortège en sens inverse et parfois aussi concert de pétards !

 

C'est vous dire que j'ai trouvé une église extrêmement vivante. Les bâtiments du culte ont été restitués à peu près partout. Ils sont en cours de réparation ou de transformation. L'évêque m'a dit qu'il avait construit quatre églises l'an dernier. J'en ai photographié plusieurs. Elles ne sont malheureusement pas de style chinois, mais elles veulent affirmer, souvent avec un clocher, la présence de l'église dans le village.

 

Les chrétiens sont dynamiques et les chrétientés grossissent. Des exemples : Hanloyen, un village de 120 chrétiens il y a 50 ans, en compte 400 à présent. Linfen, une ville sans chrétien en 1945, a maintenant une église et un hôpital et compte 1400 fidèles. Zhao Cheng, une autre ville industrielle, a permis au curé d'acheter un beau terrain à front d'une rue principale ; s'y construit un beau complexe paroissial et hospitalier. Tien Pai Sheng qui comptait une centaine de chrétiens jadis, en compte 400 maintenant. Cette chrétienté a donné trois jeunes prêtres et quatre religieuses au diocèse.

 

L'autorité publique, communiste souvent, s'est montrée très bienveillante Amon passage et m'a assuré qu'elle souhaitait voir les étrangers aider les Chinois dans leurs réalisations nouvelles.

 

Sans vouloir généraliser, car la Chine a la dimension d'un continent et les conditions d'ouverture ne sont pas les mêmes partout, on peut cependant espérer que les relations entre Rome et l'Église du Christ en Chine iront s'améliorant.

 

Quelques signes avant-coureurs nous permettent déjà d'y croire : plusieurs évêques chinois du continent ont pu se rendre en Europe et en Amérique pour y rencontrer leurs homologues. Des prêtres du continent viennent en stage ou participent à des sessions religieuses dans nos pays et tout récemment des séminaristes chinois sont arrivés à Rome pour y étudier.

 

Mon pronostic est que les relations Rome-Chine seront normalisées avant l'an 2000.

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