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DANS UN PAYS EN GUERRE CIVILE

De Pékin à Hungtung (4/17 décembre 1945).

 

À cette époque, prendre le train à la gare de Pékin demandait quelque expérience du voyage pour un touriste ordinaire. L'affluence de voyageurs empêchait toute réservation de siège, surtout en troisième classe, comme c'était mon cas. Il fallait prendre son ticket la veille et accepter de se jeter dans la bagarre et dénicher une place en jouant des coudes. Mais je revêtais heureusement une tenue de prestige qui facilitait quelque peu mes déplacements. En effet, en tant que prisonniers de guerre, nous avions été entièrement équipés de vêtements des Marines américains, y compris les sous-vêtements ! Cela nous mettait à l'abri des contrôles et vérifications...

 

C'était donc avec l'image de marque du libérateur que je partais en éclaireur pour rejoindre la préfecture apostolique (on dirait aujourd'hui le diocèse) de Hungtung, à trois jours de train de Pékin. Par sécurité on ne voyageait pas la nuit car la guerre civile et les incursions de guérillas rouges étaient latentes. La voie ferrée était encore gardée par des troupes japonaises, même si l'Empereur avait capitulé quatre mois plus tôt. Cela faisait partie de l'accord de capitulation signé par Hiro-Hito.

 

C'est le 4 décembre que je quittai Pékin après avoir pris mon ticket la veille, espérant ainsi pouvoir trouver une place en arrivant avec un quart d'heure d'avance. Mais au moment de partir, j'avais encore dû chercher mes lunettes et faire mes adieux avant d'enfourcher une bicyclette que j'avais l'intention de laisser près de la gare. Je n'arrivai qu'avec cinq minutes d'avance seulement. Le train ne se présente pas trop mal : les wagons de troisième classe sont propres et de type années 1930. --- (Sur ce modèle, les compartiments sont constitués de banquettes se faisant face, deux fois trois places d'un côté du couloir et deux fois une place de l'autre. NDLA.) --- Mais le convoi, ce matin-là est plein à craquer ; on trouve des gens assis partout, à douze au lieu de huit par compartiment. Il y a deux ou trois personnes qui se sont installées dans les toilettes, des dizaines d'autres sont juchées sur le toit ou accrochées à l'extérieur près de la plate-forme. Grâce à mon uniforme de l'armée américaine, je puis me faire une place sur le dernier échelon du marchepied extérieur et en marchant à reculons, poussant des épaules les gens avec mon sac à dos — cousu au camp de Weihsien en vue d'une évasion ! — j'arrive à trouver un point de chute pour les premiers kilomètres. Enfin le train s'ébranle laissant derrière lui beaucoup de gens déçus de n'avoir pu embarquer. Il fait froid, mais j'ai la consolation de me dire que je m'éloigne de Pékin et me rapproche de la mission de Hungtung. Après une heure de voyage et quelques arrêts, je réussis à me frayer un passage à l'intérieur où je retrouve trois Pères de Scheut qui retournent en Mongolie, à Kui-Sui, via le Shansi et qui voyageront avec moi jusqu'à Yü Tse.

 

Soudain une personne se plaint qu'elle se sent mal. Elle devra passer sur le... dos des gens pour atteindre la plate-forme et respirer un peu d'air frais. Pour descendre du train, des gens sont obligés de passer d'épaule en épaule, aussi je remercie le ciel de n'avoir pris qu'un sac à dos et une serviette ! Bien qu'assis à trois sur une banquette pour deux, j'arrive à dire mon bréviaire et même, à faire un peu de chinois.

 

Vers midi nous arrivons à la rivière Pei-Ho. Comme le pont a été endommagé, il nous faut quitter le convoi et marcher pendant une vingtaine de minutes pour retrouver un autre train qui doit nous attendre. Les gens sautent par les fenêtres et se pressent de partout pour arriver les premiers sur l'autre berge. Hélas le pont en bois sur la rivière est bien mal en point, il se termine par une simple planche. Il va falloir faire de l'acrobatie et comme nous sommes près de deux mille voyageurs, inutile de dire qu'on se bouscule ! J'arrive cependant assez vite de l'autre côté de la rivière, et là... pas de train. Nous attendons deux bonnes heures que celui du sud, venant de Paoting, arrive. Il est lui aussi bondé. Les gens sortent et rentrent par toutes les issues, c'est une bataille sans précédent ! Le Vicaire Apostolique de Chenting est ainsi hissé par quatre bras de Scheutistes costauds et il atterrit sur la tête dans le compartiment ! Moi je m'en tire presque tout seul et j'aboutis dans un ancien wagon-couchette dont il ne reste plus que les carcasses ; mon sac à dos entre exactement là où je devrais trouver un coussin et j'en suis quitte pour méditer sur la rareté des carreaux inexistants ! À 16 h 30, nous arrivons à Paoting et je partage un repas avec un marchand chinois, compagnon de route, qui m'invite à dîner. Cette collation est la bienvenue car je n'ai rien mangé de la journée, si ce n'est deux pingtze et des kakis. Quand j'arriverai à la mission A19 h, il n'y aura pas de souper mais je serai assailli de questions sur la vie à Pékin et au camp de Weihsien. Monseigneur Chow, l'évêque, passe la soirée avec moi, mais la chambre n'est pas chauffée et il fait très froid. La guerre est passée par là et tout est bien pauvre.

 

Le 5 décembre, dans l'espoir de trouver enfin une place, je me lève très tôt et j'expédie mon petit déjeuner. Quand j'arrive à la gare, le train est presque vide ; il ne partira qu'à 9 h 30. J'ai décidé d'user de mon uniforme américain pour voyager gratuitement et je me fais ouvrir une petite porte par un soldat japonais, tout sourire, qui garde la voie ferrée. Tout le long de la voie, les Japonais assurent encore la surveillance et la protection contre les incursions des communistes. Il y a des fortins d'une dizaine de mètres de haut tous les trois kilomètres.

 

Quand nous arrivons à Shihmen vers 17 h, je découvre une gare fort abîmée par les bombardements américains. J'en sors sans difficulté et rejoins la mission où je suis accueilli par le Père Chanet, lazariste, adversaire affiché mais repenti du Père Lebbe. Il est curé de la résidence et voit venir après moi les Pères Scheutistes. La résidence est très animée car des généraux chinois l'occupent en partie et s'y réunissent en secret. Des Pères chinois y sont également au repos et nous devons dormir dans les corridors après un souper trop léger qui nous rappelle Weihsien. Nous passons la soirée avec un jeune médecin chinois diplômé de l'Université l'Aurore de Shanghai. C'est un cousin de T. V. Soong et il dirige le petit hôpital de la mission.

 

Le 6 décembre nous célébrons la Saint-Nicolas en buvant du café dans un wagon de troisième classe. Le départ est assez mouvementé. Il y a des gens sur le toit et il reste encore quelques ouvriers à caser. L'un d'entre eux s'accroche à une barre entre deux wagons tandis qu'il porte un sac de coton de l'autre main. Bientôt pris de crampe, il doit lâcher prise et roule, heureusement, à côté du train et se relève sans mal apparent !

 

Je continue à voyager gratuitement, avec des gens sur mes genoux ou debout tout autour. Comme nous sommes quatre étrangers, nous représentons des énigmes pour les Chinois qui nous entourent. Une forte tête est en train de discourir sur nos nez : « Celui-là avec un nez crochu et une barbe, c'est un Russe, à n'en pas douter ; celui-ci avec un nez retroussé, c'est certainement un Américain ; l'autre avec un nez ordinaire, ce doit être un Français ! » Quant à moi, il s'épargne la peine de m'identifier. Jusque là mon uniforme est connu, mais plus loin, on se posera la question sur mon passage : « Est-ce un Américain ou un Russe ?

 

Il fallait maintenant quitter la plaine et entrer dans les montagnes de la province du Shansi. Le gouverneur, Yen Si Shan, était encore celui à qui on avait donné le nom de gouverneur modèle parce qu'il avait été un bon administrateur de sa province. Un peu trop peut-être. Par exemple, le chemin de fer traversant toute sa province avait été construit à voie étroite, d'un gabarit différent de celui des autres provinces, ce qui empêchait le charroi et les locomotives de quitter sa province. Il fallait donc tout transborder quand on arrivait aux limites de la province. Yen Si Shan avait aussi sa propre monnaie et ses troupes provinciales ralliées au gouvernement central, récemment rentré à Nanking.

 

Durant les six derniers mois, les avions américains avaient endommagé la plupart des locomotives, aussi tirent-elles notre lourd convoi avec peine. Comme nous entrons dans les montagnes, les tunnels deviennent de plus en plus nombreux et en passant dans chacun d'eux, nous sommes à moitié asphyxiés car les portes et les fenêtres ne ferment plus. À chaque gare on prévient les gens installés sur les toits qu'ils ont à se coucher au passage des tunnels. En effet, quelques jours auparavant, une demi-douzaine de personnes avaient été décapitées pour n'avoir pas pris cette précaution. Dans un de ces trous d'enfer que nous traversons, les communistes avaient posé une mine voici quelques jours. Résultat : trente tués et de nombreux blessés. Le wagon fut projeté contre la voûte, écrasant les gens couchés sur le toit.

 

Nous faisons halte à Yang Tsuan, à mi-route vers Yü Tse. Le prêtre italien de la résidence nous reçoit avec bonté et nous donnons 2.000 yuans à sa cuisinière pour qu'elle nous trouve de la viande. Mais nous devons à nouveau camper car les Japonais occupent encore une partie de la mission.

 

Le 7 décembre, après une messe très matinale, nous entrons facilement dans la station grâce à la serviabilité du chef de gare, un chrétien. C'est une chance, car des files de cent à deux cent mètres se dessinent à chaque guichet. Cela nous permet de nous installer sans peine. Notre train va encore monter jusqu'à 14 h pour atteindre, en soufflant, le col à 1075 m d'altitude, qui ouvre la porte du Shansi. La locomotive n'en peut plus et doit s'arrêter une demi-heure tous les dix kilomètres. Heureusement une fois arrivés au col, nous n'avons plus qu'à nous laisser descendre jusqu'à Yü Tse... Mais peu avant notre arrivée, j'assiste à une scène pour le moins... pittoresque : les voyageurs sur le toit ne pouvant plus se contenir arrosent sans vergogne tous ceux qui dépassent des portes et fenêtres !

 

Comme j'ai de nombreux amis à l'évêché de Yü Tse, j'ai décidé de passer la fête de l'Immaculée Conception parmi les Franciscains de la province de Bologne qui me reçoivent toujours avec bonté. Je ne suis pas fâché de faire la grasse matinée et de m'entretenir avec monseigneur Pessers, Préfet apostolique de KiangChow, qui a mis dix jours de plus pour arriver ici et s'y trouve bloqué. Il est pris par mon dynamisme et décide de repartir bientôt. Pour moi, c'est décidé, je reprendrai la route demain pour essayer d'arriver le soir à Fenyang où je dois rencontrer le Vicaire apostolique. Je profite de la journée pour me renseigner sur l'état des chemins auprès des marchands qui descendent vers le sud. Je rends aussi visite à un ami souffrant, monsieur Jen, qui m'avait accompagné jusqu'à Hungtung lors de mon arrivée en 1939.

 

Le 9, bien que nous soyons un dimanche, je pars vers le sud. Le chef de gare chrétien m'accompagne dans le train pour me réserver une place dans un wagon... A bestiaux ! Il y fait très froid et nous n'arrivons à Ping Yao qu'à 15 h. C'est là qu'il me faudrait descendre, m'a-t-on dit, pour me rendre à Fenyang. Mais j'ai été mal renseigné et cette route est occupée par les Rouges. Je me console en passant la nuit chez le vieux Père Tchang qui me réserve un accueil chaleureux et me pose un tas de questions sur les Auxiliaires des Missions. Il est tellement intéressé à ce que mon confrère, le Père Wenders, vienne enseigner au Séminaire à Hungtung, qu'il est prêt à aller le prier à genoux!

 

Des marchands me signalent que le chemin de fer vers Hungtung est coupé à partir de Fu Kia T'an, ce qui me laisse 150 lis à faire à pied! À cause de la proximité des troupes communistes, j'ai repris mes vêtements chinois qui passent plus inaperçus. Le 10 décembre, j'apprends que les Rouges ont détruit la voie sur un ou deux kilomètres et qu'il me faudra attendre trois jours avant qu'elle soit réparée. J'en profite pour visiter quelques écoles et églises et rencontrer des chrétiens. Je passe aussi des heures fortes intéressantes avec le vieux curé, décidément très intéressé par mon travail. Malheureusement je suis affligé d'un très gros rhume contracté dans les résidences pas ou mal chauffées.

 

Enfin je puis me remettre en route le 12 et je continue à voyager gratuitement grâce au laissez-passer rédigé par Raymond de Jaegher à notre départ de Weihsien. On examine davantage tous les autres voyageurs. Vers 10 h, j'arrive à Kie Hsio, c'est là que je dois descendre pour aller à Fenyang. Courte visite au curé chinois qui me prête une vieille bécane, et je pars seul pour Fenyang. Après 15 km, je m'arrête à Siao Yi chez le curé du lieu pour y casser la croûte. La bicyclette n'est pas très en ordre et il faut regonfler les pneus. Le curé me presse de ne pas continuer car, dit-il, la route n'est pas fréquentée dans l'après-midi. Mais je passe outre à ses craintes et me voici à nouveau lancé vers l'inconnu. Je perds mon chemin et tandis que le soleil se couche, ma chaîne de vélo se casse. Personne en vue, rien pas même les murailles de Fenyang. En poussant mon vélo, je me mets à galoper et j'aperçois enfin les murs de la ville tandis que la nuit tombe et que, déjà, les portes de la ville sont fermées. I1 me faut parlementer avec les Japonais qui gardent encore les portes intérieures... et j'arrive à 19 h à la résidence. Les Pères chinois sont enchantés de me voir et nous causons jusque tard dans la nuit avec les jeunes prêtres, anciens élèves de N. Wenders à Suanhua. Ils sont très anxieux au sujet de l'ouverture du séminaire régional à Hungtung. Ensuite je serai reçu par monseigneur Liou, 74 ans, fort vieilli mais en bonne santé cependant.

 

Le 13 décembre, je passe la journée avec monseigneur Liou à discuter des problèmes de séminaire et de procure, puis nous inspectons la résidence et le petit séminaire. I1 nous honore de sa présence au dîner, ce qu'il n'a plus fait depuis longtemps car il craint le froid. L'après-midi, je vais visiter l'orphelinat et les bâtiments de la mission protestante américaine qui occupent une partie de la ville. Comme je suis entré librement malgré la garde japonaise à qui j'ai déclaré que j'étais américain, on vient le soir à l'évêché s'enquérir si je suis amé ricain ou belge! Monseigneur m'invite à passer la soirée avec lui et nous dégustons un excellent alcool de rose de sa composition.

 

Le 14 décembre, je dois quitter Fenyang car j'avais déjà donné rendez-vous à monseigneur Pessers le 12 : nous devions nous retrouver à Chieh Hsio pour faire route ensemble vers le sud. Lorsque j'arrive à Chieh Hsio, j'apprends qu'il a quitté la veille sans m'attendre. C'est bien ainsi.

 

Je pars donc seul le lendemain et suis obligé de m'installer sur un wagon plat transportant de l'anthracite... À Ling Shih, nous perdons beaucoup de temps à embarquer une douzaine de mules récalcitrantes et, au début de l'après-midi, nous arrivons à Fou Kia T'an, terme de mon voyage en chemin de fer. Sans information sur la route à suivre à pied, je me glisse simplement dans la colonne de voyageurs qui se dirige vers le sud le long de cette voie ferrée dont il reste bien peu de chose. Les rails ont été basculés dans la rivière en contrebas où ils gisent tout tordus. Billes de chemin de fer et poteaux téléphoniques ont été brûlés par les Rouges et le talus lui-même a été savamment entaillé par endroits pour empêcher toute circulation, si ce n'est piétonnière. Des sept ou huit gares où nous passerons, il ne reste plus qu'un amas de briques pulvérisées. Tout ce qui subsistait, portes, fenêtres, etc., a été enlevé et l'on passe sans plus s'occuper de ticket à poinçonner ou de signaux à observer.

 

Comme je marche assez vite, je m'aperçois bientôt que je suis isolé et qu'il n'y a plus personne derrière moi. Seuls trois voyageurs me précèdent au loin et j'essaie de les rattraper. Mais en vain. Le vent, le froid et une cloque au pied m'en empêchent. Quand la nuit tombe, j'ai parcouru à peu près vingt kilomètres et je m'apprête à en abattre encore cinq quand je suis arrêté par un capitaine des milices provinciales qui me recommande vivement de ne pas poursuivre mon chemin. Il y a du danger la nuit et il m'invite à loger chez lui, ce que j'accepte sans hésiter car je suis fourbu. Il me conduit à un village muré qu'il occupe avec ses deux cents hommes, et il m'offre la plus belle chambre du temple situé dans le haut du village. Nous dînons ensemble d'un repas de nouilles shansinoises, que je savoure. Il a été élève des protestants à Chefoo et il a gardé de la reconnaissance envers l'Église en général. Sous l'occupation japonaise il fut sous-préfet et général de milices provinciales. Contrairement aux troupes du gouverneur Yen Si Shan, ses officiers ont de l'instruction et les troupes ont bon esprit. Il promet de me trouver un chariot pour faire route le lendemain de Huo Chou à Chao Ch'eng et téléphone à cet effet après le souper. Ensuite il me fait visiter les défenses et au retour, je m'endors sur un khan (Lit de briques) bien chauffé. C'est bien nécessaire car je n'ai qu'une couverture.

 

Le 16, bien que ce soit dimanche, je repars au petit jour accompagné d'un soldat, jusqu'à Huo Chou où, non sans peine, je trouve le chariot demandé. J'ai juste le temps d'avaler un bol de millet et, en avant, sur le char tiré par un boeuf. Lenteur désespérante. Mais comme je devrai encore effectuer 45 km, je préfère me ménager dans la matinée. Au tiers du chemin, le cocher décide de faire demi-tour et moi de poursuivre la route à pied. Après une marche forcée, je rejoins un groupe aux environs de Chao Ch'eng. Une personne consent à m'accompagner vers l'ouest pour passer la rivière et atteindre Mamu où nous avons une église. La route directe est dangereuse, dit-on. Il est 17 h quand nous passons la rivière et je n'ai plus mangé depuis le millet du matin, aussi j'achète deux pingtze et un bol de soupe dans un petit restaurant, au bord du chemin. Il nous faut nous hâter car la nuit tombe et nous avons encore dix kilomètres à parcourir. Pas de lune dans le ciel.

 

En voulant éviter de passer par des routes trop fréquentées, nous tombons sur deux brigands qui veulent s'emparer de l'âne de l'attelage. Je leur tiens tête en disant que c'est un char que j'ai loué. Mais eux prétendent être malades et veulent absolument détacher l'âne du chariot. Comme ils s'apprêtent à visiter aussi nos bagages, voici qu'au loin nous entendons deux paysans qui s'approchent. Cela les trouble et j'en profite pour glisser dans l'oreille de mon compagnon qu'il faut filer au plus vite. Mais lui attrape la frousse et veut absolument s'arrêter au prochain village. J'arrive à le convaincre de m'accompagner jusqu'à Mamu en lui promettant l'hospitalité. Le vent souffle de plus en plus fort et il fait bigrement froid. À notre arrivée à Mamu, la lune s'est levée et le village apparaît à moitié détruit. Maisons abandonnées ou éventrées. Les paysans écrasés de taxes ont préféré fuir et tout abandonner. L'église, avec une de nos plus belles résidences, a souffert lourdement. Le haut mur d'enceinte a été détruit pour construire des fortifications. Tous les meubles, portes et fenêtres ont été emportés. Les carreaux sont cassés et, en beaucoup d'endroits, les toits sont endommagés, et ce sera le même spectacle à Hungtung où j'arriverai le lendemain. Mais en attendant je dois frapper à la porte pendant un quart d'heure avant qu'un gardien ose venir m'ouvrir. Je me fais reconnaître. Les résidents ont très peur des troupes locales, peu disciplinées et pillardes. Ils attendent avec impatience l'arrivée des troupes du gouvernement central. Le gardien de l'église, très accueillant, me prépare un repas et même une chambre chauffée.

 

Comme la sacristie a été pillée, je ne puis célébrer la messe et le 17 décembre, je décide de partir pour Hungtung à dix km de Mamu. En partant, je constate que l'église, bombardée par les Japonais trois ans plus tôt, avait été réparée déjà.

 

En arrivant dans la vieille ville de Hungtung, je vois que les vieux murs épais de la cité ont été renforcés et fortifiés pour parer à une attaque éventuelle des communistes qui ont occupé pendant quinze jours la ville voisine Chao Ch'eng, où je suis passé hier. Ils en ont rasé les fortifications. L'entrée en ville ne pose pas de problème et à la résidence épiscopale, je retrouve monseigneur Pessers et deux de ses prêtres, arrivés la veille. Ils nous quitteront vers 14 h pour continuer leur voyage vers Kiang Chow, la mission voisine. Sept ou huit prêtres chinois sont là pour m'accueillir et parmi eux, le Père François Han, pro-préfet apostolique. La résidence a un aspect très militaire car même la cour principale est occupée par les officiers d'un général, lequel a réquisitionné une cour latérale. Des fils de téléphone de campagne encombrent les lieux et, et là, circulent des soldats extrêmement débraillés. Les trois cours d'entrée sont occupées par quelques trois cents soldats, ce qui complique les choses. Il faut passer par des corps de garde, montrer patte blanche à la sentinelle, etc.

 

Après avoir pris avis auprès de monseigneur Han, j'endosse à nouveau mon uniforme militaire américain, ce qui fait poser bien des questions et étonne un peu. Effet souhaité. Le lendemain, je rends une visite de politesse au général qui me fait très piètre impression. C'est plutôt un soudard, un chef de bandes. Aucune discipline parmi ses soldats, liberté et malpropreté se conjuguent. Deux cents de ses hommes occupent le séminaire, en dehors de la ville ; ils en ont fait un camp retranché avec des fortins, des fossés et des barbelés comme à notre camp de Weihsien. Nous allons avoir du travail pour faire évacuer toute cette soldatesque.

 

Après avoir rencontré les prêtres et traité quelques problèmes urgents concernant le séminaire et la procure, je fais le point sommairement. Nous vivons d'une manière très pauvre, misérable même. À l'extérieur, les prêtres dépendent entièrement de la charité des chrétiens, déjà terriblement appauvris. Les troupes du gouverneur, le général Yen Si Shan (deuxième zone de guerre), ne cessent d'imposer la population civile d'une manière arbitraire. Ces troupes sont haïes de la population. Ils amènent avec eux femmes et enfants, ont beaucoup trop d'officiers et la moitié des troupes n'est pas armée. D'ailleurs, au cours de mon voyage, j'ai vu des jeunes recrues chinoises laissées à l'entraînement avec des officiers japonais. A la résidence centrale comme au noviciat des soeurs, nous vivons d'expédients : on moud le grain pour l'armée et les particuliers ; cela permet de gagner chaque jour quelques kilos de farine qu'on échangera contre du millet ou du maïs. Le menu est le même tous les jours. Mon arrivée a permis l'achat de viande, mais on n'en consommera plus avant Noël et le Nouvel An. L'alimentation du petit séminaire et de l'orphelinat pose un grave problème. Bien que le grain soit ici moins cher que sur ma route, la livre de farine coûte déjà 70 fapis. Pourtant certains prêtres vont de l'avant. Le collège Saint-Pierre a rouvert ses portes pour quarante élèves et espère tenir avec l'aide des chrétiens.

 

Le gros danger et le principal obstacle à la reconstruction est la proximité des troupes communistes. À l'est de la ville, ils ne se trouvent qu'à dix km et sont également très nombreux dans les montagnes, empêchant toute communication avec la vallée centrale du Fen Ho. Quoique mal équipées (des grenades principalement et quelque cinq cartouches par fusil), ces troupes font des ravages terribles dans l'est et chaque jour on rencontre des chrétiens venant du diocèse voisin, apportant des nouvelles alarmantes : arrestations de prêtres, chrétiens molestés ou tués. Grâce à leur cinquième colonne, ils sapent aussi le moral des gens et font circuler des rumeurs souvent dénuées de fondement.

 

Faisant le point avec monseigneur Han, nous concluons qu'il faut à tout prix sortir du marasme dans lequel végète la mission par manque d'argent, d'autant plus que nous pouvons en trouver, mais en dépôt à notre compte à Shanghaï', à la procure des Pères franciscains. Le subside que nous recevons de Rome s'y trouve bloqué depuis deux ans car on utilise une monnaie différente à Shanghai. Je propose à monseigneur de me rendre à Tientsin, le grand port du nord de la Chine, où un père franciscain a également en charge les intérêts de notre mission. Monseigneur Han souhaite également que je repasse par Pékin afin de persuader mes confrères samistes, Keymolen et Wenders, tous deux professeurs chevronnés du Grand Séminaire, de venir enseigner à Hungtung. Je tiens aussi à saisir l'occasion d'un séjour éventuel à Shanghai pour entrer en contact avec les agences internationales de secours. J'ai entendu parler de projets importants et Monseigneur me mandate pour les rencontrer. Aussi le 5 janvier 1946, je reprends le train vers le nord avec un arrêt pour la nuit à Kie Hsio, où nous nous retrouvons à trente-six voyageurs à envahir la petite auberge chinoise... Le lendemain, j'arrive à 14 h 30 à Taiyuan pour rendre visite à l'évêque, monseigneur Capozzi, ainsi qu'à une demi-douzaine de prêtres amis.

 

De Hungtung à Pékin (8-11 janvier 1946).

 

Les voyages sont encore très lents et je n'arrive à Shih Chia Chuang que le 8 janvier dans la soirée. J'ai fait étape la veille à Yang Tsuan. La résidence est toujours aussi encombrée que lors de mon passage le mois précédent. L'évêque de Shunteh, monseigneur Kraus, est là avec deux de ses prêtres. Ce sont des Polonais très dynamiques qui désirent se rendre à Pékin et souhaitent se joindre à moi. Le soir, après le repas, on fait le point. Comment s'organiser demain matin? Je propose de ne pas nous attarder et de nous rendre à la gare assez tôt. S'il y a un train pour Pékin, nous le prendrons.

 

Le lendemain, 9 janvier 1946, nous rejoignons la station en pousse. Le train est en gare avec sept ou huit wagons. Nous montons en tête dans le premier wagon où nous trouvons encore trois places. À peine installé, je signale toutefois à monseigneur Kraus que je préférerais voyager en queue de train. L'expérience m'a appris, en effet, que si on touche une mine c'est le wagon de tête qui encaisse la déflagration et les dégâts majeurs. Aussi, après avoir parcouru tout le train, déjà en mouvement, je trouve encore trois places dans le sixième wagon où nous nous installons enfin. Le temps est ensoleillé et nous devisons agréablement. Nous voyageons en troisième classe, ce qui nous permet de rencontrer le bon peuple chinois. À l'heure du repas, nous pouvons acheter des nouilles aux œufs et du potage. Tout se passe bien, nous somnolons.

 

Soudain, vers 16 h, le train s'arrête brusquement tandis que nous entendons deux déflagrations et que des mitraillettes crépitent à l'est. Je colle le nez à la vitre pour me rendre compte de ce qui se passe et j'aperçois le premier wagon, tout de travers, penché sur la voie. Très vite, on nous crie de descendre du train et de nous abriter en contrebas de la voie, à l'ouest. Attente interminable... On dit qu'il y a des blessés. Finalement, on nous recommande de rejoindre la gare proche pour nous mettre à l'abri. Ce n'est que vers 22 h que nous retrouvons tous les voyageurs groupés et serrés dans la salle d'attente. Des gens gémissent. Je m'approche et j'arrive à en soigner quelques-uns à l'aide de la petite trousse de premiers soins que je transporte toujours avec moi. Recrus de fatigue, nous demandons où nous pourrons bien nous étendre pour la nuit et j'en avise le chef de gare, l'informant que j'accompagne un évêque. Homme serviable, il nous conduit dans l'obscurité jusqu'à un petit logement japonais où il nous suggère de nous installer. À tâtons nous nous glissons sur les tatamis japonais, épuisés mais saufs.

 

Au point du jour, je suis levé le premier et je découvre monseigneur Kraus allongé non loin d'une inconnue... C'est l'épouse du chef de gare! Ce qui alimentera joyeusement nos taquineries ce jour-là ! !

 

Nouvelle longue attente.

 

À 14 h, on nous annonce qu'un train blindé japonais va se rendre à Paoting et qu'il pourra nous embarquer. J'intercède pour qu'on charge aussi les grands blessés de la veille et nous arrivons à Paoting deux heures plus tard. Ce n'est que le vendredi 11 janvier que nous pouvons effectuer, toujours en compagnie de monseigneur Kraus, la dernière étape de notre voyage vers Pékin.

 

Séjour à Pékin (11-17 janvier 1946).

 

À Pékin, j'avais l'habitude de descendre à la Procure du diocèse de Suanhua, tenue par mon ami et confrère, Paul Gilson. C'est lui qui m'avait accueilli en février 1939 lorsque j'arrivai de Belgique. Nous avions alors noué une très solide amitié qui durera jusqu'à sa mort. La Procure n'est pas grande mais elle héberge en ce moment mes confrères Michel Keymolen et Nicolas Wenders, que j'ai hâte de retrouver. Ils attendent des nouvelles du Shansi et il me faut les convaincre de m'y accompagner malgré les risques et les dangers de la guerre civile. Je détiens un solide argument pour les faire bouger : les évêques chinois du Shansi (Fenyang et Hungtung) sont d'accord de rouvrir à Hungtung le séminaire régional qui était alors à Suanhua.

 

Le lundi 14 janvier 1946, je rends visite au Délégué apostolique, monseigneur Zanin, espérant obtenir de lui subsides et conseils pour notre mission. Hélas, il est tellement préoccupé par ses propres problèmes qu'il m'impose de l'écouter pendant une demi-heure... Sentant que je n'obtiendrai ni avis, ni soutien, j'abrège ma visite aussi poliment que possible et je décide de me rendre à Tientsin le lendemain. À la procure des Franciscains de Tientsin, je suis fort bien accueilli par le Père Ormazabal, un basque espagnol finaud et joyeux. Monseigneur Comisso, premier secrétaire de la délégation apostolique, y séjourne et, comme nous sommes de vieux amis, nous avons beaucoup de choses à nous raconter. Cependant l'essentiel pour moi est d'atteindre Shanghai à tout prix. C'est là que se trouvent nos subsides, mais jusqu'ici le procureur n'a pu les faire passer dans le nord. Les seuls transports possibles — trains et bateaux — sont mobilisés par le gouvernement central pour expédier un maximum de troupes au nord afin d'y établir une tête de pont contre les communistes qui visent l'entrée à Pékin. Le Père Ormazabal a plus d'un tour dans son sac. Il me laisse quelque espoir d'obtenir un passage en avion grâce à la collaboration de la Supérieure des Sœurs Franciscaines, Mère Montana. Celle-ci a parmi les élèves de son école la fille du Commandant de la base aérienne tenue par le 3e amphibie. C'est ainsi que le 17 janvier je suis reçu à la base et, après un long interrogatoire mené par les officiers de renseignement, je suis muni d'un billet d'avion aller-retour pour Shanghai. « Vous pouvez rapporter tout ce que vous voulez... », me dit le Commandant. La confiance règne...

 

Voyage à Shanghai (18-25 janvier 1946).

 

Le vendredi 18 janvier 1946, dès 8 h 30, je suis à l'aéroport de la municipalité française. Nous nous envolons à 10 h et après une escale à Tsingtao, nous atterrissons à 16 h à Shanghai. A la procure des Franciscains, je suis accueilli par le Père Miraviglia et je le prie de préparer l'argent des subsides romains qu'il me faut ramener dans le nord. Ensuite je me rends chez les Pères de Scheut qui ont aussi une procure et où je logerai jusqu'au 25 janvier. Je profite de mon séjour pour rencontrer le maximum d'amis installés à Shanghai, anciens du camp de Weihsien. Mais il me faut surtout entrer en contact avec les dirigeants de l'UNRRA, ---- L'U. N. R. R. A. (United Nations Relief and Rehabilitation Administration) fut créé en 1948 aux États-Unis par 48 pays pour être une agence de secours et de réhabilitation dans les pays qui avaient souffert de la guerre. Durant la période qui suivit immédiatement la guerre sino-japonaise, d'où la Chine sortait très appauvrie, je choisis avec l'accord de mon évêque de travailler au sein de cette agence pour apporter un concours plus efficace au relèvement de la Chine. --- ce qui n'est pas une mince affaire. Dès le lundi matin, pourtant, je passe quelques heures chez eux et le lendemain, je suis reçu par Solano et surtout par deux jeunes officiers américains, récemment démobilisés, le Colonel Rose et le Capitaine Moore, avec qui j'établis un projet d'enquête en Chine du nord pendant les six semaines à venir.

 

Le 25 janvier, malgré la brume, je me rends au Bund où j'avais rendez-vous pour me rendre à l'aéroport militaire. L'avion décolle à 9 h. J'ai pu charger, comme espéré, deux valises remplies de billets de banque chinois, en monnaie du sud. Il y en a pour quelques millions de francs à répartir dans six diocèses du nord. La monnaie de Shanghai fait prime dans le nord et, par cet ingénieux transfert, les missions vont gagner 10 % quand elles feront l'échange à Tientsin. Le voyage est dur, nous sommes fort secoués. À 11 h 15, nous faisons escale à Tsingtao et à 14 h 15, nous atteignons Tientsin, où je m'empresse de remettre l'argent aux procureurs respectifs, le Père Mommaerts chez les Pères de Scheut et le Père Ormazabal chez les Franciscains.

 

À travers la Chine communiste. Journal et notes de voyage (février-mars 1946).

 

Nous étions partis le 21 février 1946 de Taiyuan en compagnie des représentants nationalistes, communistes et américains pour la cessation du feu dans les régions du sud-est du Shansi. Le gouverneur avait à cet effet ordonné un train blindé spécial, retardé déjà de vingt-quatre heures à cause d'un accident (!) survenu sur la voie le jour précédent. Tant bien que mal, nous voilà donc en route, somptueusement installés dans un wagon de première, flirtant soit avec le colonel américain, soit avec le général Hsiu et son staff, représentant les communistes. En chemin, nous avons également de longues conversations avec le Docteur Tchang, chef du bureau de la santé pour l'UNRRA, qui fait le voyage avec moi et qui me sera extrêmement précieux par la suite, se montrant un compagnon de 45 ans épatant, joyeux et courageux.

 

Le voyage est lent et, bien que partis vers midi, nous n'arriverons au quartier général des troupes provinciales qu'à 17 h, alors qu'il ne se trouve qu'à 70 km de Taiyuan. Nous sommes très bien reçus par le général commandant la 33e armée, le général Tchao, chez qui nous logerons et qui m'autorise à assister en auditeur et parfois en tant qu'interprète aux conversations relatives à la cessation des hostilités. Avec lui, on retrouve la Chine dans toute sa beauté et sa politesse diplomatique. À notre arrivée, nous avions remarqué dans le village des soldats japonais. Incidemment, le colonel américain demanda au général Tchao ce qu'il faisait des troupes japonaises encore dans son secteur. « Oh, dit-il, nous les mettons en camps de concentration ! » Le lendemain, comme je sortais tôt matin pour faire un petit tour, je vis émerger de la maison voisine une dizaine de Japonais en armes !

 

Durant notre voyage à travers le territoire occupé parles troupes provinciales, nous avions été frappés du grand nombre de terres laissées en friche. On nous en donna la raison : les taxes sont trop lourdes et trop arbitraires. Elles ont pour conséquence un peuple — proie mûre pour le communisme — fuyant vers les montagnes à l'est ou à l'ouest. Environ 30 à 40 % des terres sont ainsi abandonnées. Dans chaque gare où nous faisons halte, un groupe de paysans nombreux nous attend pour présenter ses doléances au sujet de l'état misérable de la province pendant cette guerre civile. Des réfugiés des régions communistes (généralement des riches qui ont perdu bon nombre de leurs biens) viennent pleurer dans le gilet du colonel pendant que la majorité de la population demande la reprise des communications entre les différentes zones et la liberté du commerce.

 

Le 22 février, nous quittons Nan T'oan Pei en compagnie des délégations militaires, et j'en profite pour avoir un entretien avec le général Tchao à propos de la situation de la population dans la région qu'il commande. Il me donne l'impression de la connaître très mal. Lentement nous entrons dans les montagnes du sud-est et le paysage devient de plus en plus sauvage. On se rend compte que la région est propice aux brigands ou pour des guérillas, comme c'est le cas maintenant. À chaque petit village, le train s'arrête et j'ai l'occasion de causer avec la population qui, réellement, a souffert profondément de la guerre. Les visages sont émaciés car le régime est encore maigre : deux fois par jour du millet sans légumes. Les enfants pourtant ont meilleure mine. Le pourcentage des maisons détruites par les Japonais est de 35 %, parfois jusqu'à 60 % et en certaines villes à 100 %.Toute cette destruction n'est pas le résultat de bombardements aveugles mais bien d'un travail organisé avec ouvriers sélectionnés : le bataillon d'incendie. Tel village possédait deux cents chameaux ; il n'en reste plus tin seul. Tel autre avait cinquante mules ou chevaux ; ils ne sont plus que huit. Nous arrivons à Lai-Yuan vers 5 h après avoir fait environ 30 km dans les montagnes. C'est un petit village où les facilités de logement sont rares, aussi restons-nous dans notre compartiment de première. Pour me dérouiller les jambes, je vais faire une petite ascension avant la nuit au cours de laquelle je remarque avec un certain amusement que les trois ou quatre forts entourant la gare ont été vidés subrepticement de leurs gardes japonais et remplacés par des gardes chinois. On pourra ainsi nous prouver que les Japonais sont bien en camp de concentration !

 

Le 23 février, je dis la messe sur la petite tablette de notre wagon de première, puis nous passons de longues heures à attendre que l'officier envoyé au Q.G. communiste revienne avec le général en charge. À midi, l'officier de liaison revient sans son général et c'est le moment de prendre une décision : lançons-nous dans l'aventure et pénétrons dans la tanière communiste ! Pendant huit ans nous avons entendu tant de récits dramatiques à leur sujet que certains d'entre nous pourraient avec raison hésiter à aller de l'avant. On m'a même passé une formule de message secret dans l'éventualité où je serais fait prisonnier ! Mieux : un officier américain m'a offert une scie miniature capable de scier n'importe quoi en cas d'emprisonnement ! Mais nous savons que la situation n'est pas si noire qu'on la décrit et nous enfourchons les montures fournies par le général Tchao. En tête marche l'officier de liaison ; ayant peu pratiqué l'équitation, nous avons assez bien de peine à nous faire obéir. Personnellement j'avais un certain respect craintif pour les équidés depuis qu'une mule maladroite m'avait flanqué dans la rivière sept ans auparavant et je me sentais plus en sécurité sur mes deux pieds Mais la pratique modifia mes sentiments et après dix jours de mule j'étais presque devenu un cavalier accompli.

 

Pour notre sécurité, l'officier de liaison marche en tête, et comme nous voyons pointer des silhouettes de guérilleros, nous lui conseillons de donner le mot de passe. Il n'en fait rien et peu de temps après nous apercevons un maquisard dégringoler de la montagne, le revolver à la main et la grenade prête à être lancée. Par chance, il remarque le brassard de l'officier communiste et nous donne l'ordre d'attendre qu'il ait communiqué le mot de passe aux autres postes. Ceci étant exécuté, nous continuons sans ennui, escortés par plusieurs soldats dès le village suivant. Alentour, les localités sont pleines de soldats mais tranquillement, aux pas de nos chevaux, nous arrivons avec la nuit au Q.G. local. Nous avons fait environ 15 km à cheval et nous pouvons nous reposer en paix dans ce petit village où nous sommes les hôtes de marque de l'autorité militaire communiste. Nous continuerons à être considérés partout de la même façon, recevant un accueil inattendu en tout lieu où nous passerons.

 

En ce 24 février, je me lève un peu plus tôt pour pouvoir dire la messe, en plein repaire communiste. Nous partons dès qu'il fait jour car nous désirons marcher le plus longtemps possible. Nous entamons une longue et lente montée vers le col du Ch'ang Liang Ling que nous passons vers 11h. De là-haut nous découvrons une vue superbe sur 40 km de vallées encaissées dans les montagnes et sur la chaîne du T'ai Hang éloignée de plus de cent kilomètres, que nous traverserons dans quelques jours. Dans mes souliers de G.I., la descente s'annonce difficile et les Chinois en profitent pour vanter la supériorité de leurs pantoufles de toile. Nous continuons à descendre le long d'une vallée fort encaissée avec pour nous réchauffer, un bon bol de soupe de millet. Après quelques kilomètres la vallée s'élargit et nous cheminons plus rapidement. Si nous pouvions cependant éviter ces délégations de villages à chaque croisement de route et leurs rapports sur la situation matérielle, sanitaire et d'habitat presque identiques partout, nous gagnerions du temps ; Mais c'est évidemment impossible : fanfare en tête, la population est là en deux rangs bien alignés, les enfants à part dont un certain nombre, même en-dessous de quinze ans, porte des grenades ou des mines autour du cou... Il faut faire honneur au thé et aux bonnes paroles qu'on nous distribue.

 

Vers 14 h, nous arrivons à Yun Chou, un gros village que les Japonais ont à moitié détruit et où bien des veuves pleurent leurs maris assassinés. La population nous réserve un accueil exceptionnel, dû en bonne part au mandarin du district qui réside là pour le moment. Il nous reçoit à l'entrée du village et je dois passer entre deux haies d'applaudissements sur cinq cents mètres. Pour gagner du temps, nous annonçons que nous parlerons directement à la population et un meeting s'organise sur le champ. Mais cela ne nous avance à rien car, avec la lenteur traditionnelle des Chinois, nous devrons rester jusqu'au soir pour visiter le dispensaire, faire honneur au repas préparé pour nous, tenir réunion avec les délégués du gouvernement et... finalement passer la nuit sur place. Nous n'avons accompli que 30 km et nous nous promettons d'en faire davantage les jours suivants.

 

Le 25 février tôt matin, nous déjeunons avec le sous-préfet avant de nous remettre en route. En chemin, un groupe d'enfants nous accueille avec de la musique chinoise. Je suis surpris de leur propreté et de leur maintien : c'est la fanfare d'un village chrétien. Je saisis cette occasion pour échanger quelques mots avec leur chef et lui rappeler ses devoirs de chrétien. Le village n'a plus vu de prêtre depuis six ans. Notre compagnon communiste nous observe d'un air étonné, mais tant pis, même s'il prend des notes dans son calepin. Souvent, on nous répétera qu'on est pour la liberté de conscience. Vers midi, nous arrivons à Yushih, ville qui avait été complètement brûlée parles Japonais. Depuis l'an dernier, une cinquantaine de maisons ont été reconstruites et c'est dans une de ces nouvelles bâtisses, encore humides, que nous passerons la nuit. Au passage de la rivière, en bordure de la ville, une tempête de neige s'était levée et il n'aurait pas été prudent de s'aventurer dans les montagnes, même à dos de mule. Comme c'est jour de marché, la population des villages voisins est en ville et nous en profitons pour lui tenir une petite allocution et poser quelques questions. Aidé de mes compagnons, je passe le restant de la soirée à faire sécher mes vêtements au-dessus du poêle, car ma mule, en passant un pont branlant, avait glissé et fait chuter une partie de mon bagage dans l'eau... Heureusement mon sac de couchage et mon nécessaire de messe étaient sains et saufs.

 

Le lendemain, 26 février, le temps est plus doux et il a cessé de neiger, la route de montagne a été réparée et cela nous permettra une moyenne horaire assez élevée. Nous abattons 40 km presque sans repos. Dans un petit village de montagne où certains habitants n'ont même plus de vêtements pour sortir, nous sommes attendus par le secrétaire d'un centre régional qui nous a réservé des chevaux frais. Nous entamons une belle descente vers Shih-Hsia. En cours de route nous croisons plusieurs milliers de soldats en marche vers l'ouest. La neige nous force, une fois de plus, à demeurer là pour la nuit. D'ailleurs la fièvre me prend et, n'eût été le fort alcool servi pendant le souper, je n'aurais pu me relever et repartir le lendemain. Pourtant, vers 20 h, il faudra encore sortir de mes couvertures pour écouter les rapports d'une trentaine de délégués de la population locale sur la situation actuelle, et faire un exposé de notre travail.

 

Le 27 février, dès que le temps s'éclaircit, nous partons vers Liao Hsien, où nous sommes les hôtes du sous-préfet. Là encore un meeting a été organisé et nous parlons devant deux mille personnes environ. Ensuite nous allons voir ce qui reste d'un bel hôpital protestant que les Japonais ont presque rasé. Nouveau départ à travers les montagnes, toujours escortés de deux soldats. Nous arrivons à la nuit tombante dans un petit village où cette fois, nous ne sommes pas attendus. L'accueil y est plus simple mais nous trouverons néanmoins un logis chauffé et de quoi manger.

 

28 février. La journée s'annonce belle et une légère brume couvre la chaîne du T'ai Hang que nous devons traverser aujourd'hui. Nous montons lentement, perdus dans le brouillard et les nuages lorsque nous passons le col. La pente, par la meilleure route pourtant, nous dit on, est assez périlleuse et il est impossible de rester sur nos montures. Ce chemin de pierres a été construit il y a plus de mille ans sans doute, mais il résiste malgré les siècles et l'usure. Après une dizaine de kilomètres de descente, le soleil enfin apparaît et vient illuminer des gorges magnifiques. Tout à coup, à un détour, un temple surgit, entièrement sculpté dans la montagne. Deux colonnes d'une douzaine de mètres, creusées à même le roc, en marquent l'entrée et une série de petites niches couvrent le haut du temple. Nous voici devant une curieuse combinaison d'architecture naturelle et d'ingéniosité chinoise. Un charmant pont, juste à côté, jette son arche au-dessus d'un torrent. Nous continuons notre descente tout au long de la journée, accomplissant au moins 40 km, espérant à chaque détour de la vallée, la fin des montagnes. Nous passons la nuit dans un petit bourg où les communistes possèdent une imprimerie qui a tourné pratiquement durant toute la guerre, s'interrompant seulement pendant les attaques japonaises. La production littéraire et intellectuelle de ces groupes pendant ces dernières années et également depuis la défaite de la Chine est une chose remarquable.

 

Le 1er mars, nous arrivons enfin à un grand village de montagne, WenTs'uen, où le gouvernement de frontière a résidé pendant plusieurs années. Certains bureaux destinés à l'administration d'une partie du Shansi sont installés là et nous recevons d'eux un excellent accueil. Le gouvernement ayant été mis au courant de ma visite a envoyé un ancien élève de Lyon pour me recevoir et ce monsieur Suen Yi nous accompagnera pour le restant du voyage en territoire communiste, veillant à tout et se montrant agréable compagnon, mais communiste convaincu. Les différents chefs régionaux du sud et de l'est du Shansi représentant 70 sous-préfectures sont justement en réunion et nous avons ainsi l'occasion de les rencontrer et de discuter de notre travail avec chacun d'entre eux. Ils nous invitent à dîner le lendemain, dîner que je suis forcé d'accepter bien qu'il se déroule dans l'église qu'ils occupent.

 

En revanche, je demande à voir les chrétiens du village et j'obtiens de pouvoir célébrer la messe et de prêcher pour eux dimanche. Les communistes me promettent même d'accueillir un nouveau prêtre avec l'accord de Monseigneur. Ils avaient chassé l'ancien, il y a sept ans sous prétexte de relations avec les Japonais. Nous restons encore trois jours à Wen Ts'uen pour discuter avec les autorités des besoins du village et de nos travaux.

 

Le 3 mars, nous partons dans la matinée pour rejoindre la ville de Shih Hsien, éloignée de 10 km seulement, où nous retrouvons la route carrossable et le camion spécial qui doit nous transporter au siège du gouvernement en même temps que le chef d'Etat-Major, monsieur LyTa. Nous sommes reçus en ville par un des sénateurs, un vieillard très accueillant. Nous sommes logés à la sous-préfecture où l'on s'empresse denous fournir tout ce que nous désirons. Nous allons jusqu'au marché où j'espère trouver une couverture de laine pour le voyage, fabrication pays, mais nous ne trouvons rien à notre goût.

 

Le 4, nous quittons la ville escortés par les enfants des écoles qui, la veille, nous avaient donné une petite représentation avec danses et chants communistes... Nous retrouvons le général LyTa et son Q.G. La route est bien mauvaise et remplacée bien souvent parle... lit de la rivière débarrassée de ses plus grosses pierres. Néanmoins nous réussissons à effectuer la première partie du voyage en ne devant descendre du camion qu'une seule fois, la pente étant trop forte. À Wu An, le sous-préfet nous offre un banquet qui nous retarde de deux heures. La route sera ensuite meilleure et nous arriverons à Han Tan vers 5 h. Pendant deux jours, nous serons les hôtes de marque auprès du siège du gouvernement local responsable de vingt-six millions d'habitants. Les entretiens officieux se termineront par un banquet en notre honneur, en présence du président du Conseil, de ses deux vice-présidents, des chefs de l'armée et du parti...

 

Le 5 mars, nous passons la journée entière à discuter des possibilités de remplir notre mission dans ces provinces maintenant sous le contrôle des communistes. Nous voulons garder entière liberté d'action mais d'autre part, nous devons bien admettre qu'ils ont une organisation méthodique, ce qui peut nous rendre de grands services. Nous arrivons donc à un accord en six articles que nous décidons de signer, plus quelques desiderata de leur part, que nous promettons de transmettre avec un commentaire reconnu, à Chungking. Les délégués et membres du gouvernement sont en général des personnalités assez capables. Plusieurs d'entre eux ont étudié à l'étranger et la plupart sont diplômés d'université, mais par leur aspect et leur simplicité de vie, ils montrent qu'ils sont vraiment communistes. Nous admirons fort l'esprit avec lequel ils mènent leurs travaux. Il y a chez eux un désintéressement total envers les richesses. Ce soir-là, nous assistons à un banquet offert par l'armée en notre honneur, suivi d'une fête théâtrale. À l'entrée se dressent des oriflammes de vingt mètres de long et de deux pieds de large, nous souhaitant la bienvenue. Inévitablement nous devons y aller d'un discours en réponse à l'allocution du vice-président du Conseil. La foule présente est, à peu près, entièrement en uniforme. La première représentation met en scène une thèse moderne habilement développée, démontrant la coopération des soldats avec les paysans. La seconde pièce est un ancien drame chinois à thème patriotique.

 

Dans les régions que nous avons étudiées, les conséquences de la, guerre sont partout assez semblables : nombreuses maisons détruites, surtout 1à où le Japonais n'est pas resté, absence de bêtes de trait, de vaches, mules, chameaux, épidémies latentes (malaria, gale, syphilis...), de grands besoins en étoffes pour les vêtements, en colorant, sel, charbon dans certains districts.

 

Le jeudi 6 mars au matin, nous nous réunissons pour étudier les termes de l'accord et le ratifier. La convention, en six points, va être signée en grande pompe, à l'issue d'un déjeuner chez le président du Conseil, monsieur Yang Siu Feng. Je revois la scène comme si c'était hier. J'avais été prévenu que le représentant des forces militaires, le général Liu Po Ch'eng signerait également l'accord et qu'il y aurait, me dit-on, un troisième signataire, dont on ne voulut pas me dévoiler le nom à l'avance. Mais quand j'entrai dans la salle, il était là dans un coin, vêtu d'un veston ouaté en bleu de chauffe, col Mao, la casquette fripée penchée sur l'oreille. « Bonjour, monsieur An », me dit-il, en me tendant la main. Comme je m'étonnai, en le saluant, de sa connaissance du français, il me répondit qu'il avait étudié « dans votre pays, à Charleroi, à l'université du travail. » Vous jugez de ma surprise. Mais je n'en laissai rien paraître et continuai la conversation en chinois : « Quand êtes-vous rentré en Chine?» « En 1924 », me répondit-il. « Quelles ont été alors vos activités ? » « Tixia kung tsuo », (Activités souterraines, c'est-à-dire préparation de la révolution chinoise.) fut sa réponse. L'homme qui me parlait était de petite taille, direct et presque bon enfant. Il devait avoir quarante ans. C'était lui le personnage important dont le nom allait figurer au centre du document puisqu'il était délégué du parti communiste pour toute la région (officiellement Général, représentant de la région militaire). Son nom : Deng Xiao Bing ! L'homme fort, qui sera le patron de la Chine populaire pendant toutes les années '80...

 

Suivirent alors le vin d'honneur et les photos d'usage.

 

Durant nos heures libres, nous fûmes questionnés par les journalistes et forcés de donner nos impressions. Au moment du départ, on me réclame un dernier message. J'en profite pour dire quelques mots sur notre rôle de paix. Mais il faut se mettre en route et ce soir-là, nous devrons nous arrêter 15 km avant Shun Teh où j'espérais passer la nuit à la mission, chez monseigneur Krause avec qui j'avais voyagé le mois passé. En effet, en passant une rivière à gué, notre camion qui bloque son moteur toutes les dix minutes parce qu'il brûle un mauvais alcool, s'est ensablé. Ce n'est qu'après trois heures d'efforts, grâce à quatre bœufs, que nous pouvons en sortir, mais il est trop tard pour parvenir à notre destination.

 

Le 7 mars, notre arrivée à Shun Teh est à nouveau retardée au passage d'un pont en partie détruit. Nous réquisitionnons des planches pour pouvoir l'emprunter et le vent du nord refroidit terriblement nos idées. Heureusement à Shun Teh nous recevons un excellent accueil de nos amis polonais de la mission, ce qui ne plaît guère aux communistes. Ils sont néanmoins conquis lorsque je leur fais visiter l'hôpital et surtout l'orphelinat où trois cents enfants reçoivent les soins délicats des bonnes sœurs de Saint Vincent. Nous n'avons plus assez de carburant pour le voyage de retour car notre camion a brûlé trop d'alcool sur les mauvaises routes. Mais les ordres sont de nous conduire jusqu'à la limite des territoires communistes et nous partons dans l'après-midi, trop tard, hélas, pour accomplir le chemin en une étape. Nous voilà forcés de loger dans une petite auberge en bordure de route, pour nous retrouver, au lever, entourés de neige...

 

Nous sommes le 8 mars. Le camion, après avoir pendant toute une heure réchauffé son moteur en brûlant des herbes et de l'alcool, nous conduit à Kao I vers 10 h, non sans mal : le radiateur gèle, car la veille, on avait oublié d'en faire la vidange, À Kao I, notre camion parvenu au terme de son dur voyage, nous faisons appel au sous-préfet pour qu'il nous prépare un chariot. Malgré le mauvais temps, celui-ci nous mène, vers 3 h, dans le no man's land. Là, nous louons un autre chariot et en dépit de l'heure et de la neige nous décidons d'abattre les quarante kilomètres qu'il reste à faire pour arriver à Shih Chia Chuang, où nous reprendrons le chemin de fer pour Taiyuan, le jour suivant. La mule d'attelage est épatante et trotte à bonne allure.

 

A la nuit tombante, à chacun des six forts que nous rencontrons alors, nous devons parlementer pour obtenir la liberté de passage. Il est 11 h du soir quand nous nous faisons ouvrir les portes de Shih Chia Chuang. Nous décidons de faire halte car on ne peut plus circuler en ville après le couvre-feu. Fort heureusement, les militaires en sentinelles à la porte nous offrent un logis. Il ne nous reste plus qu'à retourner à Taiyuan pour discuter des travaux accomplis. Peut-être devrons-nous, pour les mêmes raisons, rencontrer ensuite la direction de Shanghai.

 

Deux mois d'expériences en territoire communiste (août-septembre 1946).

 

Je sais qu'en jetant les yeux sur cet entête, vous allez vous payer ma tête et vous exclamer : « Encore de nouvelles aventures à son compte. Après six mois qu'il court le nord de la Chine, ne va-t-il pas essayer de se tenir tranquille ? » Mais oui, j'ai bien essayé, mais on n'a pas la liberté de faire ce qu'on veut. J'ai été envoyé en mission spéciale en territoire communiste et bien involontairement — vous en jugerez — j'ai été mêlé à quelques nouvelles tribulations. Si celles-ci ne sont pas en rapport direct avec notre travail, elles jettent du moins une lumière sur les méthodes qui étaient celles des communistes chinois à l'époque. Elles vous aideront sans doute à comprendre ce qui m'a profondément écœuré, pour ne pas dire plus... J'ai néanmoins la grande consolation d'avoir toujours cherché à être objectif dans mes appréciations.

 

Retour vers Chin Hsien.

 

Le 8 août 1946, nous quittons donc Taiyuan. Voyage assez confortable en première classe sur 6o km vers le sud. Nous descendons à Tung Yang, une petite gare où on ne nous réclame même pas nos tickets (le temps est en effet passé où je voyageais gratuitement...). Une heure de marché vers l'est nous emmène à un village qui a eu sa splendeur dans le bon vieux temps, mais dont la population a fortement diminué en raison de la proximité des deux armées, communiste et provinciale. Comme l'avouait notre cuisinier, à qui les soldats communistes demandaient quelle armée était la bonne et quelle était la mauvaise : « Les deux sont tout aussi mauvaises... » Devant porter nous-mêmes notre bagage, nous prenons un petit repos. Au réveil, surprise, je me trouve environné de guérilleros. Quel embarras ! J'ignore, je l'avoue, si j'ai affaire aux Rouges ou aux Blancs puisque, comme à l'accoutumée, ils ne portent pas d'uniforme. Je m'en tire en bavardant avec eux, ce qui me permet d'apprendre qu'ils sont communistes. Entendons-nous bien : il est probable que seul leur chef a entendu — vaguement — parler de Karl Marx ou de Staline... Eux ne savent qu'une chose : de ce côté-ci, on paie moins de taxes, on peut aussi posséder un fusil plus aisément... Ils en profitent donc. Deux heures plus tard, nous sommes à Fants'uen, premier bourg communiste au pied des montagnes. Il a été occupé durant un mois par les Provinciaux qui ont enlevé tous les objets de valeur. Nous recevons donc les doléances des habitants. Comme un de nos collaborateurs émet l'avis que le peuple ne manque pas précisément de vêtements, on a tôt fait de nous amener quelques beaux spécimens de loqueteux qui viennent pleurer à nos pieds. Nous avons encore environ 250 km à avaler avant de parvenir à notre dépôt de Chin Hsien. Nous ne nous attardons donc pas trop et le soir nous surprend dans les montagnes. Tandis que le soleil est déjà couché, nous nous baignons dans la rivière mais nous nous en faisons chasser assez rudement par des troupes faisant leur ronde : elles nous affirment que la région n'est pas sûre, ce dont je ne doute pas un seul instant, mais pas pour les mêmes raisons...

 

Chaque matin, nous prenons la route le plus tôt possible, après une légère collation et nous nous arrêtons généralement pour un repas plus copieux aux environs de 11 h. Il fait alors trop chaud pour continuer et il est indispensable de faire la sieste jusque vers 4 h, après quoi nous marchons jusqu'à la tombée de la nuit. Ce jour-là, à peine avions-nous quitté un village avec une mule chargée des bagages des quatre membres de l'équipe, qu'une rivière torrentueuse nous offre sa fraîcheur. L'âne semble en jouir encore plus que nous car il décide bel et bien de s'asseoir dans l'eau, trempant nos couvertures et des littératures en tous genres remplissant nos valises... Les jours passent, la route, extrêmement montagneuse, n'est plus praticable qu'avec des ânes ou des mules. Aucun espoir de passer avec un char, aussi petit soit-il. Quant aux logements rencontrés, ils sont amplement fournis de punaises, puces et autres animaux familiers.

 

Le 10 août, à 1600 m d'altitude, pour la première fois cet été, nous rencontrons le brouillard qui se changera bientôt en pluie. Mais le soleil revient, si chaud, que nous regrettons bientôt le brouillard du matin. Ce soir-là, nous atteignons Liao Hsien, une ville perchée très haut dans ces montagnes qui sont considérées comme le dernier bastion des communistes de ces quatre provinces du Nord. Nous y tenons des réunions avec le chef militaire commandant la région et l'administrateur régional au sujet de notre travail dans ces districts du sud-est du Shansi. Ils promettent leur entière collaboration et nous reçoivent admirablement. Ce sont les meilleurs propagandistes que j'ai rencontrés. Ils savent, sans nul doute, mettre leur marchandise en valeur.

 

Le 12, nous reprenons notre route, mais à la suite d'un malentendu, volontaire ou involontaire, je ne sais, nous nous retrouvons sans monture et sans personne pour s'occuper de nos bagages, ayant pour tout document, une lettre de l'autorité administrative du District priant chaque chef de village rencontré de nous aider. À la fin de la journée nous n'avons cheminé que de 25 km, ce qui est beaucoup trop peu ; Nous décidons d'en prendre notre parti et de poursuivre à pied pourvu qu'on nous fournisse au moins un âne pour les bagages, ce que nous obtenons sans trop de difficultés. À chaque étape, nous entrons en contact avec l'autorité communiste, mais nous sentons une certaine animosité poindre au fur et à mesure que nous avançons vers le sud. Sur les murs des villages, nous lisons de nombreuses inscriptions anti-américaines, et comme le paysan ne voit évidemment pas la différence entre un Américain et un Européen, cela peut bien en être la raison.

 

Procès populaire à Wu-Hsiang

 

À Hung Shui, le mandarin communiste prévient mon compagnon chinois que je pourrais bien avoir des ennuis à Wu-Hsiang. En effet, la région que j'avais traversée au mois de juin précédent avait essuyé une cuisante raclée des nationalistes (soixante-trois tués et cent quatre-vingt blessés du côté communiste). J'avais alors été accompagné d'un officier de liaison communiste et d'un autre nationaliste. Les communistes prétendent que l'officier nationaliste est la cause de cette défaite et veulent m'en demander compte. On en parle beaucoup dans le secteur mais je n'attache pas trop d'importance à l'affaire, me fiant à ma bonne étoile.

 

Le 14 août, j'ai pris les devants pour hâter notre marche et malheureusement, je perds bientôt de vue le reste du groupe. Tant pis, je continue seul, à marche forcée, pendant 27 km, jusqu'à Wu-Hsiang, là où j'étais donc passé deux mois plus tôt. La coopérative communiste me reçoit très bien et me prépare immédiatement un repas. Entre-temps, j'ai envoyé ma carte au mandarin, lui signalant que je suis attendu à Chih Hsien, notre dépôt, et que je n'ai pas le temps de lui rendre visite, sollicitant son aide pour obtenir une monture pour les bagages.

 

Après une heure d'attente, il m'envoie son échevin qui, avec un autre officiel, se met à discuter de ma soi-disant participation à la bataille de juin. Je le prends assez vertement : « Cet officier de liaison que vous considérez comme le galeux, cause de tous vos maux, a été appointé pour m'accompagner en juin à la demande des communistes et n'a, en plus, rien à voir avec notre travail de l'UNRRA. Sa seule raison d'être était de faciliter le passage en première ligne. » En outre, je leur démontre que la raclée reçue était une représaille des nationalistes en réponse aux communistes qui avaient détruit leur chemin de fer, faisant sauter deux ponts, deux locomotives et emprisonné une vingtaine d'officiers. Ces faits n'étant pas relatés dans leurs journaux, ils ne me croient pas et cherchent à m'immobiliser dans mon voyage.

 

Un peu plus tard le groupe arrive et je les laisse à la discussion, m'excusant auprès de l'échevin de ce que mon travail m'empêche de rester plus longtemps... et je pars à pied. À peine ai-je franchi la porte que l'échevin, en présence du capitaine de l'équipe de l'UNRRA, donne l'ordre de me faire arrêter par le peuple, s'excusant de ne pouvoir être tenu pour responsable s'il arrive un malheur à cause de l'irritation du peuple. Je marche encore une centaine de mètres, en entendant derrière moi les soldats exciter la population et donner l'ordre de me poursuivre. Des enfants me crient de m'arrêter mais je n'y prête aucune attention.

 

On me rejoint finalement par d'autres sentiers et je me trouve alors encerclé par une centaine de personnes. Je leur dis brièvement quelles conséquences peut avoir leur attitude, mais ils n'en ont cure et cherchent un moyen pour motiver leur arrestation. Ils me demandent mes papiers et prétendent qu'ils ne sont pas en règle, puis ils me donnent l'ordre de rebrousser chemin. Je lance : « Je ne le ferai que contraint et forcé. » Sur quoi, ils se fâchent, on me crache au visage, on me frappe dans le dos, on tâche de m'effrayer avec des cliquetis d'armes. Comme je garde mon calme, cela ne va pas plus loin et j'en suis quitte pour être mis en prison d'où je ressors une heure plus tard à la requête de mes compagnons qui protestent violemment contre mon arrestation.

 

Pendant deux jours, nous sommes retenus dans la cour de la coopérative avec des soldats aux portes. Le public a la permission de venir nous contempler comme des bêtes curieuses. L'une après l'autre, les autorités viennent discuter de l'affaire avec nous et se montrent extrêmement exigeantes. Elles me réclament un communiqué pour les journaux dans lequel je désavouerais et insulterais les nationalistes. Elles demandent le paiement d'une indemnité pour les tués et les blessés, un jugement en cour du peuple pour laisser à celui-ci la liberté d'exprimer ses objections et entendre mes réponses.

 

Notre seule tactique est de discuter. Comme nous n'avons d'autre force que notre force morale et aucun moyen de communiquer avec l'autorité supérieure — qui désavouerait certainement de semblables méthodes — il ne nous reste qu'à temporiser. Nous préparons donc notre communiqué avec soin et lorsque nous en donnons lecture aux délégués du peuple, ceux-ci se rendent compte de notre diplomatie et renoncent à cette exigence. Par contre, j'accepte d'avoir un meeting avec le peuple, non comme accusé mais comme témoin et le plus rapidement possible. Cela ne leur sied guère car ils veulent préparer ce meeting avec soin.

 

Nous ne pourrons le tenir que le lendemain soir et ce sera le plus déplorable auquel j'aurai jamais assisté. Les pires questions me seront posées par de prétendus délégués du peuple, qui avaient préparé leurs objections avec les officiels. Je serai interrompu plusieurs fois dans mon énoncé des faits par des insultes du genre : « À bas les menteurs », « À bas ceux qui montrent une tête de mouton comme enseigne mais vendent de la viande de chien », « À bas les espions au service de l'Amérique », etc. ou bien encore « Nous avons assez entendu de bonnes paroles, ce que nous désirons savoir c'est comment vous allez payer... » Toutes ces invectives en présence des chefs qui eurent ensuite l'aplomb de me féliciter pour la façon brillante dont je m'en étais tiré, j'avais gardé mon calme jusqu'au bout et réussi, après trois heures de ce débat, à renvoyer le peuple dans ses foyers. L'astuce qui les avait désarmés fut de lever le poing avec eux chaque fois qu'ils lançaient le slogan « À bas... », quoi qu'indirectement dirigé contre moi.

 

La Vierge m'avait protégé mais ce fut, hélas, le 15 août le moins chrétien qu'il me fut donné de vivre...

 

Chin Hsien.

 

Le 16, nous obtenons un laissez-passer de l'autorité et l'assurance que nous serons en sécurité jusqu'à Chin Hsien. Deux officiers et deux soldats nous accompagneront. Nous arrivons ainsi, toujours prisonniers, à Chin Hsien où monseigneur Kramer, évêque de Luan, nous attend avec impatience. Notre première visite, contraints et forcés, est pour le mandarin, qui très platement réitère les mêmes exigences (paiement d'indemnités pour les victimes des combats, retour des subsides distribués aux traîtres nationalistes, droit de connaître en détail nos activités). Comme la situation est assez tendue, nous acquiesçons au dernier point, tout en réclamant des documents pour les deux premiers, avec faits précis à l'appui.

 

Nous ne reverrons jamais le mandarin malhonnête et ne recevrons jamais aucun document. Nous ferons ensuite tout pour le couler auprès des autorités supérieures et je pense que nous y avons réussi. Mais revenons à monseigneur Kramer. Jamais je n'ai vu plus beau sourire et entendu un tel cri de soulagement lorsqu'il m'a vu arriver dans la cour. Pendant la semaine qui suivit le retrait des troupes nationalistes, le Père Veldhuisen et les siens vécurent la plus dure semaine de leur vie. Le dépôt fut l'objet d'un pillage systématique et sur une grande échelle. Jour et nuit (jusqu'à dix fois certaines nuits) des bandes de soudards surgissaient, forçant portes et fenêtres, pour s'approprier ce qu'ils désiraient.

 

Un matin on découvrit la cour pleine de vêtements éparpillés : cent cinquante ballots avaient été éventrés. Si les deux collaborateurs de l'UNRRA n'avaient pas été présents pour faire face aux pilleurs, nous n'aurions plus rien retrouvé de notre cargaison. Grâce à eux, un dixième de celle-ci seulement disparut. Pour échapper à tant de mauvais souvenirs, nous n'avions plus qu'un désir, quitter les lieux et expédier le plus rapidement possible toute la cargaison à Luan, centre de la distribution.

 

Quand je repense à tous ces événements, je ne puis m'empêcher de les comparer à ceux qui ont été vécus pendant la Révolution française ou durant la Commune. Époques instables où le peuple excité par des meneurs massacrait aveuglément et sans souvent comprendre. Un soir en rentrant chez lui un catéchiste avait rencontré notre évêque revenu se charger de son bercail. Il osa, en public, exprimer son espoir dans l'avenir de sa communauté. Le lendemain il était assassiné.

 

Des drames identiques étaient devenus monnaie courante dans ces régions occupées par les communistes. Par ailleurs, ces derniers étaient assez astucieux pour ne jamais arrêter quelqu'un pour ses convictions ou ses influences religieuses, mais bien en l'accusant d'être un collaborateur. Ce vocable couvrait tout et était suffisant pour motiver la mort sans autre forme de procès, si le peuple était convenablement excité.

 

Distribution des secours : conflits avec les communistes.

 

Grâce à la vigilance de monseigneur Kramer, notre jeep n'eut pas à souffrir du pillage mais, hélas, les batteries étaient à plat et il n'y avait pas d'électricité dans les environs. Force nous fut donc d'y atteler deux ânes et de parcourir ainsi 90 km par monts et par vaux sur une route épouvantable. Cela nous prit trois jours eu égard non seulement à l'état des chemins mais aussi des rivières, dont les ponts avaient été détrempés par les pluies d'été.

 

Mais nos malheurs n'étaient pas terminés. Sachant que nous étions sous la protection des hautes sphères, les communistes s'en prirent à un chrétien que nous avions engagé pour aider au transport du chargement. Après une fouille méticuleuse et illégale, il fut arrêté comme collaborateur, oppresseur du peuple et fuyard. En dépit de nos protestations, il fut mis en prison pendant tout un mois.

 

Dès notre arrivée à Luan, nous avertîmes les autorités supérieures qui entreprirent de nombreuses démarches pour le faire libérer. Entre-temps les charges s'étaient accumulées contre lui et des contradictions surgirent quant à la procédure à suivre à propos d'un transfert à Luan. L'affaire se termina tragiquement. Les communistes s'étaient rendu compte de l'erreur qu'ils avaient commise et craignirent sans doute des mesures disciplinaires. Le jour de sa libération, nous fûmes avisés de son (soi-disant) suicide, avec des... allumettes américaines. Après les ennuis que nous avions déjà connus, ce drame fit du tapage et nous allâmes spécialement à Hantan pour protester auprès des chefs du gouvernement qui promirent une enquête...

 

À Luan, nos premiers contacts avec les membres de Clara (l'organisation communiste de secours qui était supposée nous aider et collaborer avec nous) furent assez laborieux et sans succès. Visiblement nous venions trop tôt et ils eussent préféré nous voir arriver après le déchargement et la distribution dans les villages. Notre venue prématurée dérangea tous leurs plans et ils furent peu enclins à marcher dans notre sillon. Pendant trois semaines nous fûmes donc forcés de patienter pour les mettre au pas progressivement. Finalement, grâce aux ordres reçus plus tard du gouvernement, ils s'alignèrent et devinrent plus dociles.

 

Nous nous étions arrangés pour introduire dans l'équipe de l'UNRRA l'évêque de Luan et trois Pères : ils pourraient ainsi contribuer aux opérations de secours et, surtout, reprendre contact avec leurs chrétiens et les aider. Les communistes n'apprécièrent pas la chose et, insidieusement, ils boycottèrent le travail des Pères et reprirent leur campagne de dénigrement contre l'Église. Les chefs de chrétientés furent arrêtés comme collaborateurs. Certains furent mis à l'amende ou gardés en prison. Quelques-uns furent tués. Les portes et les fenêtres des églises furent arrachées pour empêcher le retour des Pères. Les chrétiens se virent refuser les laissez-passer pour se rendre en ville le dimanche. Pendant notre séjour à Luan, il y eut même un grand jugement populaire contre notre Église. Ce jour-là, le ban et l'arrière-ban des propagandistes communistes ainsi que des écoliers avaient été convoqués dans la cour du séminaire. Pendant trois bonnes heures, face à la population assise, Monseigneur et les Pères, debout, se virent accuser des pires vilenies (arrachement du cœur des patients, prélèvement des yeux des petits enfants pour en faire des médicaments vendus à prix d'or aux pauvres Chinois, viol des femmes dans les champs, vol dans des temples et autres ignominies du même genre...). Le tout avait été soigneusement préparé pour faire entendre clairement que leur présence en tant que prêtres était indésirable. L'amende elle-même avait été préétablie et se montait à cinquante millions de yuans.

 

Le lendemain matin, l'évêque et les Pères, extrêmement découragés, tombèrent d'accord pour donner tout ce qu'ils avaient, comprenant qu'il était impossible de rien protéger de la racaille. Mais les communistes voulaient de l'argent et refusaient les immeubles. Après bien des pourparlers, je rendis visite personnellement au maire, accompagné du chef de Clara, invoquant notre amitié, puisque, officiellement en tant qu'inspecteur de l'UNRRA, je ne pouvais agir. Eu égard à cette amitié, le maire me promit de rencontrer les représentants du peuple et de faire baisser l'amende à seize millions, avec possibilité de payer en nature, biens, immeubles, etc. Cette concession avait été évidemment envisagée car ils savaient qu'ils avaient été trop loin et cherchaient un prétexte pour montrer leur magnanimité. Finalement l'affaire se termina par les remerciements des Pères aux communistes pour avoir consenti, si généreusement, de ne prendre que les biens meubles de l'Église, les terres et autres objets de valeur, implorant en outre leur protection pour l'hôpital, le couvent des sœurs et l'orphelinat, encore ouverts sous la direction des vaillantes sœurs chinoises. Dans de telles conditions et pour le bien des chrétiens — dont seule une vie chrétienne cachée était possible — il était nécessaire que, même contre leur gré, Monseigneur et les Pères retournent avec nous en territoire nationaliste ; leur sécurité personnelle était également en jeu.

 

Ainsi sous la pression du gouvernement communiste, qui se rendait bien compte des difficultés que nous avions rencontrées et qui désirait nous les faire oublier au plus vite, nous quittâmes Luan le 24 septembre avec la jeep en bon état. Le gros de la troupe nous avait précédés la veille en chariot. Il nous fallut deux jours pour parcourir les deux cents kilomètres qui nous séparaient de Hantan dans le sud du Hopeh, tant la route était mauvaise. Je n'ai, de ma vie, emprunté une route pareille en auto, farcie de côtes et de pentes extrêmement escarpées et seulement praticables en jeep. Quant aux rivières, elles étaient remplies de grosses pierres rondes, constituant un problème et par deux fois, nous dûmes avoir recours au bateau pour passer aux endroits critiques.

 

À Hantan, malgré notre désir de ne pas nous attarder, nous fûmes contraints de rester trois jours, reçus comme des princes communistes par le gouvernement qui cherchait à nous faire oublier nos ennuis, réitérant excuses après excuses. Nous en profitâmes pour protester contre la violation de l'agreement signé en mars et réclamer l'amendement de deux clauses qui nous forçaient à prendre soin du transport dans leur territoire et à obéir à leur code. Ce dernier point surtout nous était impossible à observer puisqu'il stipulait que le jugement par le peuple était le meilleur moyen de le libère de l'oppression et d'établir une véritable démocratie.

 

Après moults pourparlers, au cours desquels les communistes acceptèrent toutes les concessions nécessaires, nous quittâmes leur capitale trois jours avant que les nationalistes ne l'occupent. Les bureaux gouvernementaux avaient déjà été évacués vers les villages voisins par crainte de bombardements. On était donc assez anxieux de nous voir partir. Cet après-midi, nous fîmes 175 km d'une traite, ce qui représente un verygood going en Chine. Le soir, nous étions en territoire nationaliste, à Shih Chuang, enfin à l'air libre. Grande fut alors notre surprise de lire les journaux de ce côté-ci : au cours des derniers mois, la presse communiste n'avait dit mot sur les avances nationalistes. Nous ne savions rien de la libération du Sui Yuan, de l'attaque sur Kalgan et des progrès au Honan et au Shantung. Pourtant les contre-attaques communistes nous bloquèrent encore quelques jours à Shih Chia Chuang, soit jusqu'au 4 octobre, où nous réussîmes à mettre la jeep sur un wagon plat en queue de notre train pour Taiyuan, où nous arrivâmes le soir même.

 

Flammes de foi. Témoignage (19 août 1946).

 

Le vicariat apostolique de Luan, dans le sud-est du Shansi, est en train d'écrire une des plus belles pages de la persévérance catholique chinoise en pleine tourmente communiste. Depuis un an la mission est entièrement occupée par les Rouges qui ont établi dans toutes les villes et villages leur administration, leurs écoles et leur système de propagande. Les prêtres, l'un après l'autre, ont dû s'enfuir, quelques-uns après avoir subi un long emprisonnement, d'autres ayant eu à payer de fantastiques amendes pour des dettes non moins imaginaires. En six mois, la mission s'est vue dépourvue de tout son clergé chinois, traqué et espionné partout et réfugié temporairement chez des chrétiens, mais dans l'impossibilité d'y demeurer. Malgré les attaques en tout genre pour tuer leur foi, les chrétiens continuent à se montrer fiers d'être les fils du roi le plus puissant du monde.

 

Dans une chrétienté extrêmement forte, fervente et nombreuse, les autorités ont essayé de supprimer les pratiques religieuses de prières et les célébrations en commun. Mais les chrétiens ne se sont pas laissé faire et en vertu du principe de liberté religieuse dans un gouvernement du peuple, ils ont, entre autres, averti que pour un seul chrétien molesté tout le groupe se sentirait concerné. Les communistes ont alors décidé certain jour de coucher dans l'église pour empêcher la prière du soir, mais les chrétiens se sont réunis sur le parvis et de toutes leurs forces ont entonné leurs cantiques. À la fête du Très Saint Sacrement, bien que sans prêtre et en dépit des interdictions, ils n'ont pas voulu renoncer à leur procession annuelle et ont promené en grande pompe et très dévotement, à travers les rues des villages, les saintes images de leur église. À l' occasion de l'Assomption, bon nombre d'entre eux se sont vus confisquer chapelet et livre de prières ou conduire en prison pour avoir prié trop ouvertement.

 

Mais le plus bel événement qu'on nous rapporte est la célébration de l'Assomption dans l'église cathédrale. Grâce à nos efforts, quelques missionnaires européens avaient pu retourner dans la ville centrale de Luan avec l'autorisation d'y résider. Le soir du 14 août, les chrétiens arrivèrent par milliers des districts environnants pour assister à la célébration. Il leur avait fallu obtenir un passeport mais ces formalités difficiles n'avaient pas diminué leur ardeur. Pourtant, des villageois qui avaient demandé des laissez-passer sous prétexte d'aller passer les fêtes en ville s'étaient vus interdire tout déplacement.

 

Dans d'autres villages ou districts, l'autorité mise au courant avait simplement supprimé toutes les autorisations. Dans une autre chrétienté, près de Luan, les chrétiens avaient reçu l'avertissement qu'ils seraient battus s'ils allaient à la ville. À 9 h du soir, la police vint s'enquérir des raisons qui amenaient tant de monde dans l'église. On lui répondit que tous ces gens étaient venus pour différents motifs mais aussi pour passer la fête. Les sbires examinèrent alors les passeports et effectuèrent une visite des lieux qui se prolongea jusqu'à 3 h du matin, après quoi ils se retirèrent emportant les laissez-passer de cinquante hommes et trente femmes. En dépit de ces tracasseries, les cérémonies du matin furent inoubliables dans leur simplicité, leur dévotion et l'affluence du peuple. Près de mille communions furent distribuées et ensuite le peuple se dispersa. Ceux dont on avait confisqué les laissez-passer durent rester une demi-heure au cachot mais furent finalement relâchés.

 

La mission de Hungtung.

 

Quand j'arrivai à Hungtung au mois d'août 1939, le diocèse n'était encore qu'une préfecture apostolique. Il ne fut érigé en diocèse qu'en 1951; c'est alors que le préfet apostolique devint évêque.

 

En 1946, durant les mois de mars et d'avril, la mission avait été occupée par les communistes, mais sans grand dommage. Les prêtres chinois et mes deux confrères belges, les Pères Keymolen et Wenders, en sortent sains et saufs, sans trop de pertes matérielles. Les Rouges ont pris de l'argent mais n'ont pas pillé la maison.

 

Cependant cette occupation temporaire n'améliore pas les communications. Les Rouges font détruire la voie ferrée sur près de 200 km. Il y a un progrès lors de la réoccupation du territoire : cette fois, ce sont les troupes nationalistes qui ont repris le terrain. Elles sont plus disciplinées et mieux organisées que les troupes provinciales de Yen Hsi Shan. Avec elles, c'est souvent le désordre. Monseigneur Kramer, évêque de Luan, un diocèse à l'est de Hungtung, est un de mes amis. Il me confie qu'en attendant de rentrer dans son diocèse occupé par les Rouges, il prie quotidiennement pour que le Généralissime Chiang Kai Shek ne donne pas ordre de cessez-le-feu, car, avec les troupes nationalistes, il nourrit encore l'espoir de rentrer dans son diocèse.

 

De Taiyuan où je réside et qui est le chef-lieu de la province, il y a 350 km jusque Hungtung. Avant l'arrivée des communistes on faisait le trajet en six heures. Mais depuis l'été, ces derniers, venant de Yennan au Shensi, leur bastion depuis dix ans, sont entrés au Shansi. Ils occupent le centre de la province et désirent garder un passage d'ouest en est. Pour faciliter ces allées et venues, ils ont construit un pont sur la rivière Fen, mais par contre le chemin de fer nord-sud est coupé.

 

Cela pose aussi un problème pour la correspondance qui, de Taiyuan, doit d'abord aller à Pékin et faire une grande boucle avant d'arriver à Hungtung. Les communications par avion ne sont possibles que par l'intermédiaire d'officiers américains, travaillant dans les équipes de pacification du général Marshall. J'ai confié à l'un d'entre eux du courrier et de l'argent pour notre préfet apostolique.

 

Ma chère mission a beaucoup souffert cet été (1947) des occupations communistes. Il n'y a pas eu d'assassinat à déplorer, mais les ennuis et tracas n'ont pas cessé. De plus en plus les communistes s'affirment anti chrétiens.

 

Dans les provinces voisines, à Siwantse par exemple, en Mongolie, le 10 décembre 1946, un bataillon de soldats communistes est venu attaquer la plus vieille mission. Ils ont assassiné tous les chrétiens qui défendaient la mission qu'ils ont rasée. Le vieil évêque, Monseigneur Desmedt, qui avait déjà été emprisonné l'an dernier, a gardé tout son courage. De Pékin où il réside, il a déclaré : « On reconstruira ! »

 

À Shunteh, au sud du Hopeh, où les Pères lazaristes polonais avaient développé une magnifique mission durant les dix dernières années, j'étais passé en mars 1946 et tout allait encore assez bien. Or voici que j'apprends que tous les Pères et les religieuses ont été jetés en prison. On dit que le Procureur aurait été brûlé vif. La nouvelle est apportée à Pékin par le Père Scuniewicz, le célèbre ophtalmologue, qui a fait la route en bicyclette à petites journées.

 

Une nouvelle de source nationaliste annonce qu'à Hantan — où j'ai été deux fois l'an dernier — et à Taming, dans le sud du Hopeh, les chrétiens étaient déclarés hors-la-loi et ordre donné de brûler leur domicile. Je pense que l'Église en territoire occupé par les communistes vit ses derniers jours. Ne faut-il pas entrer en croisade contre eux ?

 

Notre propre mission de Hungtung se trouve en plein milieu de ce hochepot. Avec une trentaine de prêtres, l'actuel Ordinaire, le Propréfet Monseigneur François Han, essaie de continuer un certain travail apostolique.

 

En ville ou aux alentours les Œuvres de base continuent : Grand Séminaire régional grâce à l'aide efficace des Pères Wenders et Keymolen, le Petit Séminaire dans un bâtiment de fortune en ville, une école moyenne, une école paroissiale, un petit couvent de sœurs avec un pré noviciat pour nos futures sœurs, un dispensaire où le Père Keymolen fait merveille ; aussi une Sainte Enfance en dehors de la ville. Tout cela a tenu bon envers et contre tout. Après huit ans de guerre et d'occupation japonaise, on pouvait espérer le calme pour rebâtir ; hélas les quelques mois de paix de 1946 ont été suivis de sanglants combats et de sept semaines d'occupation communiste.

 

Le Grand Séminaire, l'école moyenne et l'école paroissiale recommencés en 1946 ont tenu bon durant la tourmente communiste. C'était heureusement l'époque des vacances et officiellement les classes n'avaient pas repris ; il fallut tout le calme du staff et spécialement du Recteur, le Père Wenders, pour garder les bandes communistes à distance et leur faire respecter le petit peu de privacy dont les séminaristes avaient besoin. Durant cette occupation, le Père Wenders passa la plus grande part de son temps à vivre, manger, étudier et prier avec ses séminaristes dans une même salle, réduisant ainsi au minimum les dangers d'une intrusion permanente.

 

Un séminariste, retourné pour les vacances chez ses parents dans les montagnes de l'Est, fut pris par les communistes et accusé d'être un espion du gouvernement central ; il fut dépouillé de ses vêtements et trainé, nu, sur le dos par un animal de trait. Il endura son supplice jusqu'à ce que son père promette de ne plus le renvoyer au Séminaire.

 

Le Père André Ly qui était à la résidence épiscopale au moment où les communistes entrèrent en ville, se trouva pris au milieu d'un groupe de chrétiens pour l'inspection sur deux rangs. Comme il avait travaillé durant la guerre pour l'armée nationale et que cette seule raison est un crime aux yeux des communistes, il prit peur et tomba faible à l'appel de son nom. Heureusement ses compagnons eurent la présence d'esprit de signaler qu'il était malade depuis longtemps. I1 put ainsi quelques jours après s'échapper en cachette et se rendre à Linfen en territoire sûr.

 

Le Père Benoît Ly, un vaillant curé de nos chrétiens de l'Est, montagnards fervents, nous causa aussi beaucoup d'inquiétudes ; des rumeurs et nouvelles, reçues de chrétiens, nous annoncèrent successivement son emprisonnement, son supplice, sa mort et puis finalement sa libération... il est toujours au milieu de ses chrétiens en dépit de tous les dangers.

 

À leur arrivée en ville, les communistes qui avaient des espions partout eurent vite fait d'apprendre que la mission avait enterré dans le jardin potager le petit peu d'argent national qu'elle possédait. Comme ils ont une monnaie spéciale pour leur territoire, ils considèrent la monnaie nationale comme illégale pour ceux qui n'ont pas de laissez-passer spécial. Les dernières ressources de la mission furent donc confisquées. Heureusement à la même époque je travaillais dans le Sud-Est, en territoire communiste, essayant de réintroduire dans leur Mission de Luan les Pères franciscains hollandais et spécialement leur évêque, monseigneur Kramer. Ayant eu vent de la nouvelle, je pus envoyer à monseigneur Han de l'argent communiste que je m'étais procuré au marché noir pour des lettres de crédit et cet argent permit à la mission de vivre durant ces quelques semaines.

 

Durant leur occupation les communistes forcèrent dix mille paysans des environs à travailler sans relâche pour détruire les murailles de la cité, le chemin de fer et les ponts de la route provinciale. Le Séminaire, pendant plusieurs jours, dut abriter plus de mille de ces paysans mis aux travaux forcés.

 

Dans la partie orientale de notre mission occupée parles communistes, les paroisses laissées intactes dans le passé souffrirent un pillage complet, y compris parfois portes et fenêtres, tout cela sous le vain prétexte de liquider les dettes du passé ou sous la charge non moins odieuse d'avoir trafiqué avec les Japonais. A ce sujet, je me rappelle un incident arrivé récemment dans une mission du Hopeh où les missionnaires étrangers avaient, durant l'occupation japonaise, aidé de nombreux soldats guérillas communistes à sortir des griffes de l'occupant. Cette mission récemment dut subir le procès pour règlement de compte ou liquidation imposé par les communistes à tout groupe ou individu influent, une fois qu'ils se sentent assez forts. Durant le procès on les accusa de relations avec l'ennemi et, pour preuve à l'appui, on cita le fait que grâce à leurs bonnes relations avec les Japonais, les missionnaires avaient pu aider ces mêmes communistes à s'enfuir durant l'occupation. Ces pauvres missionnaires sont maintenant en prison communiste.

 

Au début d'Octobre, une avance des troupes nationales de Linfen vers le Nord jusque Huohsien libéra le centre de notre mission et termina ce cauchemar. Mais depuis c'est l'Ouest qui eut à souffrir. La seule église restée intacte durant l'occupation japonaise, l'église de Hsihsien, et quelques autres dans les montagnes de l'Ouest furent occupées cette fois par les communistes qui ayant peur d'une attaque des nationaux, par le Sud-Est, sur leur capitale de Yenan, préférèrent prendre les devants et occuper quelques villes de montagne. Les quatre Pères qui se trouvaient dans ce district n'ont pu encore entrer en contact avec nous. Espérons qu'ils jouissent encore de leur liberté. Sur ces entrefaites, le Père Mattias Keou revint de sa paroisse de Ma-Chia-Chieh dans l'Est ; il put s'enfuir à temps mais perdit tous ses biens et effets personnels.

 

La vie économique de la Mission est aussi très précaire car les prix, qui restèrent raisonnables durant la plus grande partie de la guerre, ont monté verticalement durant l'année 1946 et contribuent à faire de la Chine une des nations du monde où le coût de la vie est le plus élevé, et je pense que le Shansi est une des provinces de Chine où la vie est la plus chère.

 

Les relations économiques étant extrêmement difficiles, les transferts bancaires le sont encore davantage. J'ai pourtant pu faire transporter à Hungtung la moitié du subside annuel de Rome, ce qui représente deux grandes valises pleines de papier-monnaie. Ils vont donc pouvoir payer les dettes les plus pressantes et améliorer leur régime ; jusqu'à maintenant c'était très misérable. Malgré dix degrés sous zéro les poêles n'étaient pas encore allumés et les séminaristes devaient se contenter d'une diète surtout faite de maïs. Leur santé et celle de nos prêtres en souffre beaucoup.

 

Le Shansi en 1946.

 

Si vous voulez y comprendre quelque chose, il est indispensable d'abord de se faire une idée de la situation politique et militaire.

 

Militairement parlant, nous sommes en présence de trois armées. Au centre et un peu en direction du Sud, occupant un territoire peuplé d'environ quatre à cinq millions d'habitants, l'armée provinciale forte de 300.000 hommes environ, à la solde du dernier Seigneur de la Guerre de Chine, Yen Si Shan. Dictateur à la troisième puissance, il tient ce peuple sous sa férule, le conduisant à pas sûrs, ou à la mort, ou au communisme. Gouverneur depuis plus de trente ans, il a sous ses ordres un conseil de Treize qui doit obéir au doigt et à l'œil, car il ne supporte pas la contradiction. C'est curieux à dire : il est extrêmement hospitalier et attache une grande importance à l'opinion des gens de l'extérieur, spécialement des étrangers.

 

Trois ou quatre organisations différentes lui permettent de tenir un contrôle serré sur chacun de ses sujets et la peine de mort est la peine la plus courante pour délit politique. Auparavant, suivant la coutume chinoise, on exécutait les condamnés en dehors de la porte Sud, mais maintenant, pour faire plus d'impression, on fait cela au stade provincial, juste à côté de nos bureaux, ce qui nous donne de temps en temps un petit spectacle macabre. La population mâle de 18 à 4O ans doit s'enrôler sous le drapeau, mais hélas leur instruction militaire est pratiquement nulle : on leur donne un fusil, quelques grenades et en avant pour le front. Le gouvernement central paye ces troupes au gouverneur qui distribue la solde au compte-gouttes, avec des coupures ici et là, si bien que la solde n'est même pas la moitié de celle des troupes centrales. La population mâle ayant abandonné la terre par force, nous allons vers une famine pour le printemps. Les prix sont déjà le double de ce qu'ils sont dans le Sud de la province.

 

Au Sud, avec une tête de pont qui a tendance à rejoindre le groupe provincial, nous avons les armées de Hu Tsung Nan, un des meilleurs jeunes généraux du gouvernement, troupes bien entraînées et armées, d'un bon esprit. Elles ne sont pas assez nombreuses pourtant pour faire davantage qu'occuper ce qu'elles occupent, c'est-à-dire la Préfecture de Kiangchow (Monseigneur Pessers) et un tronçon le long du chemin de fer nord-sud, à travers notre Préfecture. Juste à la pointe Nord de notre mission, elles s'arrêtent à quelques kilomètres des troupes provinciales, coupées d'elles par les communistes.

 

Ces derniers occupent toutes les montagnes à l'est et à l'ouest de la province, le long de la rivière provinciale, le Fen Ho. Comme ils contrôlent les greniers du Shansi, la vie chez eux n'est pas difficile. Mais ils manquent de textiles et de médicaments. Leurs troupes sont très martiales, audacieuses, bien menées mais n'ont aucune morale. Tous les jeunes de 16 à 40 ans doivent être militia ou gardes civiques. Les officiels à tous les échelons, depuis le plus petit village jusqu'au gouvernement interprovincial, sont des communistes éprouvés qui suivent à la lettre les ordres de Yenan (qui viennent en fait de Moscou). Il n'existe aucune liberté individuelle, tout est organisé, embrigadé, décidé à l'avance par les cerveaux du parti. Le peuple doit arriver promptement à toute assemblée populaire, où la décision est prise d'avance ; un semblant de parlement s'organise toutefois pour l'approbation des décisions du parti. Le jour où le gouvernement occupera ces régions montagneuses, le seul moyen de libérer la population sera de supprimer tous les officiels.

 

La situation politique est assez bien le reflet de la vie militaire, cela s'entend. Les taxes sont épouvantablement lourdes, le commerce à travers toute la province ou inter-province est nul, excepté pour la partie du Sud sous le régime militaire des nationalistes. Il n'y a aucune relation économique entre la zone communiste et l'autre. L'administration civile est à peu près partout sous la coupe des militaires et c'est souvent difficile de faire la différence entre l'un et l'autre. C'est heureux pour le Sud qui, grâce à l'occupation des troupes nationales, voit se réduire l'influence néfaste du gouvernement provincial, pour cette partie toujours officiellement sous les ordres du gouverneur Yen Si Shan.

 

Que nous réserve l'avenir?

 

Il semble que cette année sera encore plus douloureuse pour la Chine du Nord que les années d'occupation japonaise. Les combats battent son plein et la dernière quinzaine a enregistré plus de 15.000 tués, rien que dans le centre de cette province. Pour l'Église, le fait de tenir malgré la tourmente est un miracle de la Providence. Les chrétiens des régions communistes ont dû courber sous le joug, mener une vie chrétienne cachée ou s'enfuir. Beaucoup se sont réfugiés dans les villes le long des voies de communications nord-sud où les troupes nationales ou provinciales sont plus nombreuses. Mais ils contribuent à grossir le nombre des réfugiés et des sans-travail.

 

La conférence de Moscou en mars décidera du problème, pensons-nous, car la Chine nationale a malgré tout le support des États-Unis et si le général Marshall a officiellement décidé d'abolir le Comité tripartite pour la paix en Chine et de retirer les troupes américaines stationnées dans les ports, c'est surtout pour avoir les mains libres lorsqu'il ira à Moscou.

 

Enfin, laissez-moi vous rapporter deux conversations avec des généraux influents du gouvernement. À Peiping, il y a quelques semaines, un philosophe de premier plan présentait le problème interne de la Chine comme suit : d'un côté, le communisme avec la haine, de l'autre, le Kuomitang, que beaucoup méprisent. Que faire ? La réponse de son interlocuteur était juste : la solution est dans un Tiers-Parti qui amène l'amour et la concorde sur des bases fermes de confiance et d'honnêteté. L'autre conversation ici, au Shansi, mettait en présence un chef éminent du gouvernement provincial et le représentant des forces nationales. Ce dernier faisait appel au général provincial pour l'union afin de sauver le parti Kuomintang. Le chef provincial de répondre : ce n'est plus maintenant une question de sauver le parti Kuomintang, c'est une question de sauver tous ceux qui ne sont pas des adeptes du communisme, c'est cela qui est en jeu. C'est en me rangeant à cette dernière opinion que j'exprime l'espoir de voir la Chine et le monde comprendre le problème avec la même acuité.

 

Voyage au Chagar et au Suiyuan.

 

Comme j'étais chargé de surveiller la bonne marche des distributions d'UNRRA dans les provinces du nord de la Chine, je devais m'efforcer de répartir nos fournitures et de faire en sorte qu'elles atteignent véritablement les malheureux.

 

Nos stocks de sacs de farine étaient importants et servaient en général de monnaie d'échange lors de travaux d'utilité publique réalisés par les paysans chinois pauvres : réparation ou construction de routes, de barrages, etc. Ces stocks de farine représentaient, hélas, une tentation pour ceux qui surveillaient nos magasins. C'est ainsi que je dus enquêter d'abord dans la région de Tientsin sur la disparition de 60.000 sacs de farine d'une valeur d'un milliard de yuans. L'employé qui avait arrangé la vente s'était sucré au passage. Il était déjà incarcéré car la vente aurait dû être publique et surveillée par nos employés.

 

Le 10 novembre 1946, je quitte Pékin en jeep en direction de Kalgan, au nord-ouest de la province de Chagar. Mon homologue chinois m'accompagne. En chemin, je bavarde avec lui, ce qui me permet de faire entrer dans sa tête quelques idées intéressantes sur le travail du missionnaire dans ces régions. Nous faisons halte en route à la mission de Suanhua pour lui présenter quelques prêtres avec lesquels il devra entrer en contact par la suite. Je fais parler les autorités religieuses pour qu'elles expliquent un peu plus leurs activités caritatives et pour qu'elles puissent ainsi être mieux aidées.

 

Arrivés à Kalgan, le lendemain après-midi, nous prenons contact avec l'autorité civile, toute disposée à nous aider. Comme souvent dans des cas pareils, les autorités qui attendent beaucoup de nous se croient obligées de nous inviter à dîner. Le nouveau gouverneur, le général FuTsuo Yi, est très populaire. Il vient de mener une campagne éclair sur des territoires occupés par les Rouges et a reconquis dix-huit comtés en moins d'un mois. C'est un homme ouvert et simple, habillé comme tous ses soldats, sans aucun insigne. II aide et épaule les œuvres d'Église avec bienveillance. J'ai de longues conversations avec lui et il met à notre disposition les moyens nécessaires pour commencer les distributions : bureaux, hangars, dortoir pour le personnel et résidence pour les experts étrangers.

 

Le clergé local me reçoit aussi ainsi que les Pères de Scheut, mes bons amis, qui ont une procure ici. Comme ils sont à l'avant-plan du progrès social en Mongolie, dont Kalgan est la porte d'entrée, je leur demande de nous aider à effectuer une distribution de vêtements usagés à plusieurs milliers de paysans pauvres dans la vallée qui conduit à Siwantse, où réside monseigneur Desmedt. L'hiver va arriver : le thermomètre tombe déjà à moins dix degrés la nuit. Les pauvres n'ayant pas pu acheter d'étoffe pendant des années, les vêtements sont attendus impatiemment.

 

Les Pères chinois des Disciples du Seigneur viennent me voir. Ils souhaitent être aidés par nous et expliquent leur plan d'ouverture d'une école secondaire. Ensuite c'est la Supérieure des Chanoinesses Missionnaires de Saint Augustin qui vient d'arriver de Pékin et veut m'expliquer son projet d'ouverture d'un petit hôpital. Elle me demande conseil pour obtenir l'aide d'UNRRA.

 

Je dois être très prudent dans la présentation de ces différents dossiers à mes homologues chinois car, pour la plupart, ce ne sont pas des chrétiens et ils comprendraient mal que je ne pense qu'à aider ces œuvres missionnaires, très respectées par ailleurs.

 

Le 15 novembre, je quitte Kalgan un matin et je prends avec moi un chrétien chinois, ancien étudiant en tannerie à Liège en 1920. lia un fils, frère mariste, et il a accepté de m'accompagner dans mon voyage en jeep jusque Kuisui au Suiyuan. Cela l'arrange car il doit retourner dans cette région et, pour ma part, je n'aime pas voyager seul et j'aurai ainsi un compagnon. Le voyage se passe sans problème jusque vers 15 h. Nous avions déjà parcouru 200 km, ce qui n'était pas mal vu l'état des routes et des ponts branlants. Nous étions dans une région isolée et désertique et sortions des montagnes qui nous séparaient du plateau de Mongolie.

 

Ma jeep qui a déjà fait des siennes aux Indes et en Birmanie est arrivée par route de Chungking à Shanghai. Trente mille kilomètres de mauvaises routes ont mis ses ressorts en piteux état. À 20 km de la petite ville de Tsining, la boucle qui tient les ressorts au chassis casse net et une des lames se met en travers, en entravant la marche. Nous devons trouver des paysans avec les leviers nécessaires pour remettre les choses en place et poursuivre à petite vitesse et précautionneusement notre route vers Tsining. L'attache du ressort étant rompue, seul le poids de la caisse tient le tout en place. Enfin à 19 h, nous arrivons à une petite auberge pour passer la nuit.

 

Le lendemain, 16 novembre, je laisse la jeep dans les mains du chrétien qui m'accompagne. Il veut bien s'occuper de faire faire en ville une réparation de fortune. Comme il n'y a pas de garage, il doit mettre ensemble un mécanicien, un maréchal-ferrant et deux ou trois soldats qu'il nourrit pendant deux jours pour être sûr que le travail soit achevé.

 

Pendant ce temps, je vais en train jusque Kuisui à 170 km où je suis l'hôte de l'évêque, monseigneur Morel, des Pères de Scheut. Nous nous connaissons déjà et il m'a promis de me donner un de ses prêtres pour m'aider, si nécessaire. C'est le Père Florizoone, un bruxellois que je ramènerai avec moi à Pékin.

 

Avec les ingénieurs en charge de la Commission des Irrigations, nous étudions un projet de construction de quatre nouveaux régulateurs, ayant chacun quinze vannes métalliques. Ce projet doit permettre d'irriguer cent millions de mou et de réduire à quatre les 45 canaux d'irrigation greffés sur le Fleuve Jaune dont ils endommagent de plus en plus les berges.

 

Il y a beaucoup à faire dans ces régions. Les autorités nous demandent près d'un demi-milliard de yuans pour réparer des routes ou des bâtiments d'utilité publique, et pour des urgences d'aide à la population. Les communistes ont vidé les lieux il y a peu de temps et en passant à la mission catholique de Tsining nous en découvrons les conséquences : la veille ils ont incendié cinq églises, en représailles pour une défaite infligée par des soldats chrétiens.

 

I1 semble qu'en Mongolie, le seul moyen pour l'Église d'éviter les malheurs qu'elle a subis pendant la dernière année d'occupation est la lutte ouverte des chrétiens contre les communistes-bandits.

 

Un Père, avec qui j'avais fait mon voyage au Shansi en décembre dernier, avait été forcé de rester dans une chrétienté des environs de Fengchen pour protéger les chrétiens et les sœurs durant l'occupation communiste. On lui a fait la vie impossible et il fut assez maltraité. L'été dernier, pendant cinq jours et cinq nuits, on l'a tenu éveillé, l'empêchant de se mettre au lit sous de vains prétextes. Le quatrième jour, comme il avait réussi à se mettre au lit, un Chinois vint l'appeler. Le bon Père était tellement excédé qu'il prit sa savate et en frappa le Chinois sur la tête. Il ne le revit plus. Mais deux jours plus tard, il fut frappé comme plâtre. Après la bénédiction du Saint-Sacrement, il est appelé au confessionnal. Malgré sa tête encore gonflée, il y va et, à sa grande surprise, y trouve un pénitent qui ne s'est plus confessé depuis 20 ans, mais qui a eu le cœur touché par la résistance héroïque du curé devant les communistes.

 

Au cours du voyage de retour vers Pékin, nous faisons un arrêt à Tsining pour rendre visite à monseigneur Fan, une belle figure d'évêque chinois. Son diocèse est riche en terres et cela lui a permis d'aider huit diocèses voisins durant la guerre, bel exemple de solidarité. Dans ce coin de Mongolie, on peut mieux juger du progrès apporté par les missionnaires car la proportion des chrétiens au regard des païens est beaucoup plus forte. Les villages chrétiens sont mieux tenus, bien construits, certains ont même l'électricité fournie par l'église. Cette mission est à 1400 mètres d'altitude et il gèle déjà à moins quinze quand nous passons par là. Le charbon est à 140 yuans la livre... Il faut donc bien se couvrir, de préférence de peaux de moutons.

 

Sous prétexte d'améliorer le rendement de mon moteur, un mécanicien de fortune m'avait changé une bougie. Mal m'en prit car ma consommation d'essence augmentait dangereusement et je n'aurais pu atteindre Kalgan. Heureusement je pus rétablir la situation en remettant l'ancienne bougie. En route ce fut l'attache avant du ressort qui me joua des tours. Nous étions à huit km de la ville de Shang Yi où il y a une mission importante. Cette fois nous y arrivons à temps et pouvons réparer nous-mêmes : en coupant les rivets et en les remplaçant par des vis et des boulons, nous faisons une réparation de fortune qui nous permettra de faire les 120 km qui nous séparent encore de Kalgan. Nous devons réduire la vitesse à 20 km/h car la route est mauvaise.

 

À Chang Pei nous sommes forcés de rester deux jours, tout en étant les hôtes du mandarin, qui peut nous fournir un peu d'essence. C'est une des joies de la Chine de ne pouvoir trouver ce carburant, même dans une ville de 10.000 habitants. En passant dans une autre ville, on nous avait proposé de l'essence à trois dollars US le gallon mais nous avions trouvé cela trop cher. Finalement un ordre arrive du gouvernement provincial de nous faciliter le retour coûte que coûte. Nous sommes à 16 h à Kalgan. Le temps de me laver les mains et je suis en réunion avec mes collègues de UNRRA car je voudrais rentrer le lendemain à Pékin.

 

Le 25 novembre, nous prenions le train pour Pékin la voie avait été détruite sur plus de 6o km par les communistes mais elle venait d'être rouverte et il valait mieux en profiter. Les destructions opérées par les Rouges dans le domaine industriel sont aussi importantes que celles faites par les Russes en Mandchourie lors de leur évacuation. Par exemple la centrale électrique de Hia Hua Yuan, qui fournissait la force motrice et l'éclairage aux villes et à la plupart des usines et charbonnages du Chagar, a été systématiquement détruite. Cette centrale fournissait 40.000 kW. Les autorités nationalistes espèrent la réparer pour qu'elle revienne au quart de sa capacité. Quelle pitié !

 

Nous sommes surpris aussi de trouver partout en vente dans les boutiques les boîtes de lait que nous avions entreposées à Kalgan il y a deux mois. Les Rouges, au lieu de les remettre à des institutions charitables, les avaient vendues à des marchands. J'ai même aperçu un fortin construit avec ces caisses de boîtes de lait.

 

À Pékin, je séjourne deux jours seulement car je dois rejoindre Taiyuan pour y faire mes rapports. À l'aéroport, je retrouve le cardinal Tien qui se rend à Tsingtao. Nous en profitons pour bavarder pendant une heure et il me confirme son désir d'avoir un Samiste pour son diocèse.

 

Le repli vers Pékin.

 

À la fin de l'année 1946, il s'avérait de plus en plus que notre province du Shansi et sa capitale Taiyuan étaient menacées d'occupation complète par les Rouges. Dans ces conditions, il était opportun de prévoir un déménagement vers Pékin, afin de pouvoir continuer et achever le travail dans les quatre provinces du nord qui représentaient notre champ d'activité.

 

Les communications entre Taiyuan et Pékin (deux jours de train) étaient de plus en plus difficiles. Par ailleurs nous ne pouvions compter uniquement sur nos propres transports par avion. Ils étaient à bout de course. Un de nos appareils avait pris feu au début 1947 au moment où j'allais m'embarquer pour une dernière mission de repli à Taiyuan.

 

Pendant l'année 1947, notre bureau occupait les locaux loués à l'ambassade d'Autriche. Avec mon directeur, Harold Lund, nous avions loué une demeure patricienne située au nord de la Cité interdite et nous y trouvions un confort chinois bien agréable après les mois difficiles passés au Shansi.

 

Jusqu'en novembre, à part quelques missions rapides vers les endroits de distribution, je consacrai mon temps à l'administration. En qualité de chef des distributions d'UNRRA pour le nord de la Chine, je disposais d'un ticket de retour en Europe comme cadeau final après mon travail de deux années. Aussi profitai-je de l'aubaine pour rentrer en Belgique revoir ma famille, quittée dix ans plus tôt. Les communications par bateau étaient rares et je devais accompagner un confrère malade. Force me fut de m'embarquer le 8 décembre 1947 sur le Sir John Franklin, un cargo danois qui devait nous transporter en Italie un mois plus tard. En réalité le voyage dura quatre mois et me permit une lente découverte d'une dizaine de pays durant les escales du retour. Mais là, c'est une autre histoire !

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